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Comment un tsunami géant à plus de 5.000 mètres d'altitude a dévasté des villages entiers dans l'Himalaya

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Comment un tsunami géant à plus de 5.000 mètres d'altitude a dévasté des villages entiers dans l'Himalaya

François Montcorbier – 4 avril 2026 à 7h55

La rupture brutale d'un glacier a déclenché une vague de boue et d'eau d'une violence extrême. Au-delà du drame, cet événement illustre la menace croissante que font peser les lacs glaciaires gonflés par le réchauffement climatique.

Temps de lecture: 4 minutes - Repéré sur The Wall Street Journal

Perché dans l'Himalaya, à plus de 5.000 mètres d'altitude, le lac glaciaire de Lhonak Sud grossissait loin des regards humains. Dans la nuit du 3 au 4 octobre 2023, une partie du barrage naturel de roches et de glace qui le retenait, dans l'État indien du Sikkim, a cédé. Ce qui a suivi n'était ni tout à fait un tsunami ni tout à fait un glissement de terrain, mais un mélange des deux: une coulée monstrueuse d'eau, de boue et de pierres dévalant les vallées himalayennes jusque dans les villes en contrebas.

À mesure que le lac s'est vidé, l'eau a arraché sur son passage pierres, sable et sédiments, déclenchant des glissements de terrain, relate un article du Wall Street Journal. En chemin, la vague a également emporté un barrage hydroélectrique, ajoutant encore plus d'eau à la crue avant de se jeter dans la Teesta, une rivière connue pour ses méandres spectaculaires.

Plusieurs dizaines de kilomètres plus bas, dans la petite ville de Rangpo, un chauffeur de taxi de 37 ans, Dharmendra Prasad, est tiré de son sommeil vers 2h du matin par des cris: ceux des habitants se ruant vers les hauteurs pour échapper à l'inondation. Dharmendra Prasad embarque dans son 4x4 sa femme de 23 ans, Priyanka Devi, enceinte de leur deuxième enfant, et leur fils de 5 ans.

Il redescend ensuite chercher son père, sans parvenir à le trouver dans la confusion générale. En retournant à sa voiture, il est percuté de plein fouet par une vague qui le projette au sol. «Quand j'ai regardé autour de moi, ni ma voiture ni ma femme ni mon enfant n'étaient là, raconte‑t‑il. Je criais “Sauvez‑nous, sauvez‑nous”, mais tout le monde essayait déjà de sauver sa propre famille.»

Des lacs surveillés de près

Dans Rangpo et le long de la Teesta, des équipes bénévoles s'improvisent secouristes, hélitreuillant des habitants bloqués sur des toits, repêchant des corps accrochés aux arbres ou charriés par le courant. «Je me suis longtemps demandé d'où pouvaient venir toutes ces larmes quand on est triste», confie Shanti Rai, 45 ans, qui dirige un groupe de secours local et tient un petit restaurant au bord de la rivière. «En regardant la Teesta cette nuit‑là, je me suis demandé: d'où vient toute cette eau? Où, dans la montagne, y a‑t‑il autant d'eau?»

Ce déluge n'est pas un accident isolé, mais le symptôme le plus spectaculaire du réchauffement climatique en altitude. À mesure que la planète se réchauffe, les glaciers fondent et gonflent des milliers de lacs récemment formés dans l'Himalaya, les Andes et d'autres massifs. Entre 1990 et 2018, le volume des lacs glaciaires a augmenté d'environ 50%, selon la première étude mondiale consacrée au sujet, menée par le géomorphologue Daniel Shugar à partir de 250.000 images satellites de la NASA. Dans l'Himalaya, ces bassins perchés au‑dessus de vallées densément peuplées et d'infrastructures comme les barrages rendent chaque rupture potentiellement dévastatrice.

Avec l'arrivée d'images satellites à haute résolution, les glaciologues ont commencé à suivre l'évolution de ces lacs dans le temps. Une étude de l'agence spatiale indienne sur 2.400 grands lacs glaciaires de l'Himalaya a montré qu'environ 600 d'entre eux avaient plus que doublé de taille entre 1984 et 2023. Le petit État du Sikkim est particulièrement exposé: au moins 16 de ses lacs sont classés à haut risque de rupture par les autorités.

Lhonak Sud lui‑même a été repéré dès 1962 par un programme secret de surveillance satellitaire de la CIA, qui scrutait alors le bloc soviétique. À l'époque, ce n'était qu'un mince croissant d'eau à l'avant du glacier de Lhonak. En six décennies, à mesure que la glace se retirait, ce croissant s'est allongé et le lac a vu sa superficie multipliée par douze.

En septembre 2023, des experts indiens et suisses y avaient installé une station météo, première étape d'un futur système d'alerte précoce: «C'était un monstre magnifique, un lac gigantesque, se souvient Mozart Maxon, alors consultant pour l'Autorité nationale de gestion des catastrophes. On ne pensait pas qu'il se viderait si tôt, mais on sentait qu'un jour il finirait par le faire.»

Une vague de 20 mètres de haut

Les lacs comme Lhonak Sud tiennent généralement grâce à des barrages naturels appelés moraines, des murs instables composés de glace, de terre gelée et de débris rocheux poussés par le glacier. «La glace, le matériau gelé, c'est en quelque sorte la colle, explique Ashim Sattar, chercheur à l'Institut indien de technologie de Bhubaneswar, qui a dirigé l'étude scientifique de la catastrophe. Quand cette colle fond, la résistance du matériau disparaît.» Une moraine peut céder sous l'effet de la chaleur, d'une avalanche, de pluies exceptionnelles ou… sans déclencheur clairement identifié.

Le 3 octobre, peu après 22h, une partie de la moraine de Lhonak Sud s'est effondrée dans le lac, provoquant une vague de près de 20 mètres de haut. Selon les estimations de Ashim Sattar et de ses collègues, environ 15 millions de mètres cubes de glace et de débris ont plongé dans l'eau, et l'équivalent de 20.000 piscines olympiques s'est déversé en moins d'un quart d'heure.

La crue a par ailleurs emporté un dépôt de munitions, semant obus et grenades le long des berges, défoncé une centrale hydroélectrique à plus de 70 kilomètres en aval, détruit plus de 30 ponts, emporté un camp militaire, des dizaines de véhicules, des maisons, une église et une partie d'une mosquée. La masse de débris embarqués était cinq fois supérieure au volume d'eau elle‑même, transformant la rivière en un torrent «hyperconcentré» d'une violence extrême.

Plus de 100 personnes auraient perdu la vie dans ce drame, affirment les autorités indiennes, et de nombreux corps n'ont jamais pu être identifiés. L'alerte donnée par les forces paramilitaires stationnées près du lac a certainement évité un bilan bien plus lourd, estiment quant à eux les scientifiques. Dans la partie basse de Rangpo, au bord de la Teesta, il ne reste plus aujourd'hui qu'une mosquée isolée sur un îlot de sable, entourée de dunes artificielles hautes comme son toit.

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