La recherche historique sur le fascisme bousculée par la montée de l’extrême droite
La recherche historique sur le fascisme bousculée par la montée de l’extrême droite
Une récente synthèse dirigée par l’historien Laurent Joly décrit Vichy comme une dictature portée au pouvoir par l’union de la droite et de l’extrême droite. Une analyse nouvelle liée à l’actuelle montée de l’extrême droite, qui incite les historiens spécialistes du fascisme à se poser de nouvelles questions.
Nicolas Chevassus-au-Louis
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« Il« Il est des cas aussi où, pour interpréter le passé, c’est vers le présent, ou, du moins, vers un passé tout voisin du présent qu’il sied, d’abord, de regarder. » Cette remarque méthodologique du grand médiéviste Marc Bloch dans l’introduction de son ouvrage Les Caractères originaux de l’histoire rurale française (1931) aurait fait une excellente exergue à Vichy. Histoire d’une dictature, 1940-1944 (Tallandier, 2025) dirigé par l’historien Laurent Joly, du CNRS.
Partir du présent pour comprendre le passé semble le contraire de la méthode historique. C’est pourtant ce que fait, implicitement, ce livre qui pose un regard renouvelé sur le régime de Vichy, son accession au pouvoir et son projet politique.
La vulgate, en la matière, est de qualifier de « régime autoritaire » l’État français instauré, après le vote par l’Assemblée nationale des pleins pouvoirs à Philippe Pétain, le 10 juillet 1940. « Jusqu’à récemment, la litote était sans conséquence : régime autoritaire signifiait forcément dictature. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Des régimes démocratiques glissent vers l’autoritarisme », relève Laurent Joly dans l’introduction.
L’équipe de dix spécialistes qu’il a dirigée visait donc à « analyser ce qui caractérise une dictature dans un contexte exceptionnel ». À commencer par les pouvoirs ahurissants concentrés par le vieux maréchal, législatifs et exécutifs, en sa double qualité de président du Conseil et de chef de l’État, et de surcroît en nommant son successeur, tour à tour Pierre Laval et François Darlan.
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Comment cette dictature renverse-t-elle une IIIe République septuagénaire, qui en avait vu d’autres, à commencer par les quatre années de la Première Guerre mondiale ? Pierre Laval, politicien madré venu du socialisme et passé à la droite conservatrice, a imposé le nouveau régime à l’Assemblée nationale (ou ce qu’il en restait puisque les parlementaires communistes en étaient exclus depuis le pacte germano-soviétique signé le 23 août 1939) par « un mensonge, un faux, des menaces et beaucoup d’hypocrisie ».
Un régime dictatorial, conforme aux aspirations de la droite conservatrice française qui voyait dans les régimes voisins d’Allemagne, d’Espagne et d’Italie des modèles. Le gouvernement investi le 12 juillet 1940 représente ainsi « une véritable union des droites, cette combinaison qui n’a jamais pu se réaliser sous la Troisième République ».
Rémond contre Sternhell
Le bilan chiffré de la répression établi par Laurent Joly et son équipe est de dix-huit condamnations à mort par des sections spéciales (alors que la peine de mort pour raisons politiques était abolie en France depuis 1848), et plusieurs centaines de victimes des exactions de la Milice, qui devient le principal instrument de Vichy lorsque le régime constate, à partir de janvier 1944, que l’appareil d’État, passé de fait massivement à la Résistance, lui échappe.
On est loin des 863 otages fusillé·es, des 3 060 civil·es exécuté·es en représailles, des 3 000 combattant·es de la Résistance ou des 10 000 civil·es assassiné·es par l’occupant allemand. L’État français n’a pas été sanguinaire. Il n’en a pas moins été criminel, en faisant livrer aux Allemands par sa police 74 000 juifs et juives, dont 11 000 enfants.
Les historiens rediscutent de la définition du fascisme, de ses origines et des conditions de son arrivée au pouvoir.
Les historiens rediscutent de la définition du fascisme, de ses origines et des conditions de son arrivée au pouvoir.
Vichy. Histoire d’une dictature est donc un excellent livre, qui part des questions du présent – quel est le projet commun d’union de la droite et de l’extrême droite ? Où est la frontière entre une dictature et un régime autoritaire ? – pour interroger les années 1940. Il est en cela comparable aux Irresponsables (Gallimard, 2025), de Johann Chapoutot, consacré aux alliances du centre allemand avec l’extrême droite qui ont porté au pouvoir les nazis, dont on a eu l’occasion de dire dans ces colonnes la fécondité politique et historique.
Le socio-historien Mathieu Hikaru Desan, professeur à l’université de Boulder (Colorado), vient de son côté de publier un livre pour le moment non traduit sur les « néo-socialistes » emmenés par Marcel Déat, issus de la droite de la SFIO, et rangés au côté de la collaboration avec l’occupant allemand.
« Je me méfie des analogies historiques directes, mais il existe indéniablement des résonances entre le parcours de Marcel Déat, figure de l’aile droite du Parti socialiste des années 1930, et celui de figures comme Manuel Valls, Keir Starmer et d’autres, au centre-gauche, qui ont flirté avec des thèmes de droite, croyant ainsi affaiblir l’attrait de l’extrême droite. Il convient toutefois de rester prudent », explique le chercheur.
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Peut-on voir dans ces trois livres l’amorce d’une interrogation nouvelle du fascisme historique à la lumière de ce que nous vivons ? Stéfanie Prezioso, professeure à l’université de Lausanne, en est persuadée. L’autrice d’un récent Découvrir l’antifascisme (Editions sociales, 2025) raconte : « Quand j’ai commencé à travailler sur l’histoire de l’antifascisme, dans les années 1990, j’étais bien seule. Aujourd’hui, il y a un développement considérable des approches transnationales de l’antifascisme, mais aussi de son histoire par en bas, et pour cause. Les historiens rediscutent aussi de la définition du fascisme, de ses origines et des conditions de son arrivée au pouvoir. En existe-t-il un idéal-type ? Si oui, est-il bien dans l’Italie des années 1920 ? »
Les discussions historiques françaises sur ces questions ont longtemps été dominées par le poids institutionnel de Sciences Po et du magistère de René Rémond (1918-2007), théoricien d’une allergie française au fascisme liée à l’histoire des trois courants de la droite française (légitimiste, orléaniste et libérale, bonapartiste). S’y opposait, en de mémorables querelles, le Franco-Israélien Zeev Sternhell (1935-2020), qui établissait des origines intellectuelles françaises du fascisme, remontant à la droite révolutionnaire apparue à partir de 1885.
Sortir de la tour d’ivoire
Un récent Contre les fascismes. Zeev Sternhell, un historien engagé dirigé par Pierre Serna (Folio Histoire, 2025), issu d’un colloque, montre bien la fécondité des thèses de Sternhell. Valeria Galimi, professeure à l’université de Florence, qui a participé à ce volume, souligne qu’une « nouvelle génération de chercheurs s’efforce de renouveler les catégories d’analyse de l’histoire de l’extrême droite en France ».
Elle cite notamment la Nouvelle Histoire de l’extrême droite en France, dirigée par Baptiste Roger-Lacan (Seuil, 2025), qui propose une lecture de l’extrême droite dans la longue durée, en soulignant son enracinement dans la culture contre-révolutionnaire. Soit très précisément le cœur de l’argumentation de Sternhell.
Ce qui me frappe, c’est […] l’atonie des historiens face à une situation politique dramatique qui rappelle les années 1930-1940.
Ce qui me frappe, c’est […] l’atonie des historiens face à une situation politique dramatique qui rappelle les années 1930-1940.
Renouvellement des générations ? Ou renouvellement des thématiques, lié à la situation politique ? Pour Enzo Traverso, professeur à l’université Cornell aux États-Unis, « les historiens du fascisme italien sont restés très longtemps attachés à l’idée que, pour comprendre le passé, il fallait le tenir à l’écart. Ils appartenaient à une génération issue de la guerre et structurée par l’antifascisme, unissant sur ce point des communistes et des catholiques. Ils voulaient étudier le fascisme pour empêcher son retour, donc dans une perspective explicitement politique. Cette posture a été dominante jusqu’aux années 1980 ».
Emilio Gentile, un des historiens les plus renommés du fascisme italien, n’a ainsi jamais pris de positions publiques sur l’accession au pouvoir en 2022 des héritiers du fascisme italien en la personne de l’actuelle présidente du Conseil, Giorgia Meloni.
Laurent Douzou, spécialiste de la Résistance et professeur émérite à Sciences Po Lyon, est d’un avis comparable : « Ce qui me frappe, ce n’est pas l’intérêt renouvelé pour le passé des années 1930-1940 en Europe, mais l’atonie des historiens face à une situation politique dramatique qui rappelle terriblement ces années. Les historiens spécialistes de la période se refusent pour la plupart à sortir de leur tour d’ivoire, et soulignent à l’envi l’importance de distinguer savoir et engagement. » C’est cette sacro-sainte prudence académique que les livres de Joly et Chapoutot ont joyeusement dérangée.
Des résistants au sein de l’État vichyste
Une des possibilités nouvelles offertes par notre sinistre temps à la recherche historique sur les années 1930 est l’histoire contre-factuelle, celle des « et si… » qui permet de réfléchir aux autres chemins qu’aurait pu emprunter l’histoire.
« Ce qui a conduit la conversion politique de Déat, c’est la logique de l’opportunisme, c’est-à-dire sa recherche constante d’un repositionnement au sein d’un champ politique en crise. S’il y a une résonance contemporaine, c’est celle-ci : la logique de l’opportunisme peut nous éloigner considérablement de nos engagements politiques initiaux, même lorsque nous pensons leur rester fidèles. C’est ce qui est arrivé à Déat, et je crains que cela n’arrive à ceux de gauche qui s’adonnent à certains thèmes réactionnaires, notamment sur l’immigration », explique Mathieu Hikaru Desan.
Le livre dirigé par Laurent Joly insiste sur les autres possibilités qui s’offraient au gouvernement français, accablé par la défaite militaire, en juin 1940. Juridiquement, la France aurait pu opter pour une capitulation – acte militaire – et non pour un armistice – acte politique –, ce qui aurait ouvert des possibilités considérables au gouvernement issu de cette défaite.
Ce dont Pétain n’a pas voulu, pour préserver l’honneur de l’armée. Cette dernière, même terriblement affaiblie, a cependant été l’un des lieux où la Résistance a commencé à s’organiser. Si l’on peut faire un reproche au livre dirigé par Laurent Joly sur Vichy, c’est de n’accorder quasiment aucune place aux « vichysto-résistants », qui ont commencé par accorder leur confiance au régime pétainiste avant de s’en détacher, tout en ne variant pas dans leur opposition à l’occupant.
Plus généralement, l’historiographie de la Résistance française est aujourd’hui atone, contrairement à celle de l’antifascisme, en plein renouveau. Les universités françaises ne comptent plus que trois professeurs spécialistes de la Résistance, dont deux proches de la retraite. S’ensuit une raréfaction des étudiant·es et doctorant·es, préjudiciable à la vitalité de la recherche.
L’historien Fabrice Grenard, directeur scientifique de la Fondation de la Résistance, cite quelques thématiques nouvelles qui pourraient animer les historien·nes : « Face aux dérives autoritaires que l’on peut observer dans certaines démocraties, on peut se demander quelles sont les marges de manœuvre au sein de l’appareil d’État et ce que pouvaient faire les fonctionnaires servant Vichy mais hostiles au régime. »
Et de rappeler que le très républicain Jean Moulin fut préfet de l’État français jusqu’à sa révocation le 2 novembre 1940. « On sait que la Résistance avait organisé à partir de 1942 un “noyautage des administrations publiques”, permettant à des fonctionnaires de rester en poste tout en servant la Résistance. Cette organisation, son fonctionnement et son efficacité restent méconnus. Ce serait typiquement un sujet de recherche pour les années à venir, suscité par les questions d’aujourd’hui sur le passé. »
Nicolas Chevassus-au-Louis
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