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Contre les drones iraniens, les États-Unis et leurs alliés en appellent à l’Ukraine

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13.03.2026

Défense et diplomatie

Contre les drones iraniens, les États-Unis et leurs alliés en appellent à l’Ukraine

Les attaques par drones menées par l’Iran, dont celle qui a tué un soldat français jeudi 12 mars en Irak, ont fait prendre conscience à Washington et ses alliés de leur vulnérabilité. Ils se tournent désormais vers l’Ukraine, pourtant honnie par l’administration Trump, pour les aider.

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UnUn sous-officier français est mort, jeudi 12 mars au soir, et six autres ont été blessés dans une attaque de drone Shahed contre la base militaire kurde de la région d’Erbil (Irak), où ils étaient déployés depuis la fin janvier afin de former des unités irakiennes à la « lutte contre le terrorisme », selon le ministère des armées. L’adjudant-chef Arnaud Frion appartenait au 7e bataillon de chasseurs alpins de Varces (Isère). Il s’agit du premier militaire français tué dans le contexte de la guerre israélo-états-unienne contre l’Iran, qui a débuté le 28 février.

Officiellement, la France ne prend pas directement part aux combats. Mais Emmanuel Macron a annoncé une série de déploiements « défensifs » visant à protéger ses alliés dans la région et à rouvrir la circulation dans le détroit d’Ormuz, important point de passage pour le commerce mondial.

Au total, la France a annoncé l’envoi, en Méditerranée orientale, dans la mer Rouge et au large d’Ormuz, de huit frégates, deux porte-hélicoptères amphibies ainsi que son porte-avions Charles-de-Gaulle. Le président français a également autorisé (contrairement à l’Espagne) le transit d’avions ravitailleurs états-uniens sur la base aérienne d’Istres (Bouches-du-Rhône), à condition que ceux-ci « ne participent en aucune mesure aux opérations menées par les États-Unis en Iran ».

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Proche des Gardiens de la révolution iraniens, le groupe armé irakien probablement à l’origine de l’attaque de drone qui a tué le militaire français, Ashab al-Kahf, a annoncé dans la nuit de jeudi à vendredi sur Telegram que « tous les intérêts français en Irak et dans la région » seraient désormais « sous le feu de [ses] attaques ».

Avant la France, d’autres États ont subi les attaques par drones de l’armée iranienne et de ses soutiens, dont le Hezbollah libanais et les milices irakiennes. Un drone Shahed a ainsi frappé le 2 mars une base militaire britannique à Chypre, sans faire de victimes. Un autre drone iranien avait tué six militaires états-uniens sur leur base, près du port de Shuaiba, au Koweït, le 1er mars.

Qui est le groupe Ashab al-Kahf ?

Le groupe armé Ashab al-Kahf (« compagnons de la caverne » en arabe) n’a pas clairement revendiqué le tir de drone sur la base des peshmergas de Mala Qara, près d’Erbil où stationnent des soldats français. Il a publié un communiqué indiquant que le déploiement du porte-avions Charles de Gaulle dans la région faisait de la France une cible.

Apparue en 2019, cette faction armée n’avait jusque-là jamais attaqué ni même menacé Paris. Elle a en revanche revendiqué des attaques contre l’ambassade des États-Unis à Bagdad, selon le média kurde Rudaw. Elle fait partie, affirme Robin Beaumont, chercheur spécialiste de l’Irak au think tank Noria, de « ces groupes armés appelés “facade groups” en anglais, nés après la fin de la guerre contre l’État islamique en 2017, qui sont des émanations de factions chiites ayant combattu l’État islamique et voulant s’intégrer dans les institutions irakiennes ».

Ces factions présentent alors deux visages. L’un, officiel, a abandonné l’action armée contre les États-Unis, encore présents militairement en Irak, et intègre à la fois le jeu politique et les forces armées nationales. L’autre, sous un autre nom, poursuit l’activité de la « résistance ».

La question aujourd’hui est de savoir si l’attaque de drone qui a tué le militaire français et blessé six de ses compagnons restera isolée ou s’il s’agit d’un front supplémentaire ouvert par les Gardiens de la révolution iraniens et leurs alliés. 

Ces drones Shahed, des appareils d’un peu plus de trois mètres de long, emportant plusieurs dizaines de kilos d’explosif et volant à 180 km/h, ont été lancés en masse contre les États du Golfe. Ils ont touché des appartements, des aéroports et des infrastructures énergétiques.

Ces engins sans pilote à bord sont devenus l’arme privilégiée de la guerre asymétrique de l’Iran contre les États-Unis et les pays du Golfe. Peu onéreux à produire, ils sont fabriqués en masse et infligent des dégâts considérables : même sans atteindre leur cible, ils coûtent cher aux pays visés. Les missiles intercepteurs utilisés pour les détruire peuvent en effet valoir de 400 000 à 3,4 millions d’euros par unité, et leur stock est limité.

Contre l’Ukraine, des Shahed par centaines

Un pays, pourtant, parvient à s’en défendre efficacement depuis plusieurs années : l’Ukraine, attaquée quotidiennement par des drones Shahed et leur copie russe, les Geran, depuis 2023.

« Combien l’Iran a-t-il lancé de drones Shahed la nuit dernière ? Vingt-cinq à trente. Combien la Russie en a-t-elle lancé, la même nuit, vers l’Ukraine ? Plus d’une centaine », souligne auprès de Mediapart le colonel et analyste militaire ukrainien Serhiy Hrabskyi, interrogé le 11 mars. « Et encore, cent, pour l’Ukraine, c’est très peu, cela ne fait même plus les titres de presse ici », poursuit-il. La Russie est allée jusqu’à envoyer plus de 800 drones kamikazes sur l’Ukraine dans une même nuit.

L’armée ukrainienne parvient à en intercepter plus de 80 % avant qu’ils s’écrasent, sans avoir recours aux très coûteux missiles antiaériens Patriot, qu’elle réserve aux missiles de croisière et aux missiles balistiques également utilisés par l’armée russe, et qui peuvent voler à plus de 10 000 km/h.

Depuis le 28 février, plusieurs États et acteurs économiques se sont donc rapprochés de l’Ukraine pour profiter de son expérience. Dans un singulier retournement, le pays auquel le président des États-Unis a répété à plusieurs reprises qu’il n’avait « aucune carte » en main, et sur lequel il ne manque pas une occasion de vomir son mépris, se retrouve l’une des clés de l’avenir et la sécurité de Washington et de ses alliés.

Guère rancuniers, les responsables ukrainiens ont accepté de dépêcher des experts au Qatar, aux Émirats arabes unis et en Arabie saoudite, pour former leurs armées à la lutte antidrones. Ils ont également envoyé du matériel et une équipe de spécialistes pour aider à protéger les bases militaires des États-Unis en Jordanie, a fait savoir Volodymyr Zelensky. Le président ukrainien – que Donald Trump qualifie de « dictateur » et d’« incompétent » – a répondu en moins de vingt-quatre heures à la requête de Washington.

Des acteurs privés, comme le géant pétrolier saoudien Aramco, cherchent également à se rapprocher de l’Ukraine et de ses spécialistes.

Selon Volodymyr Zelensky, « onze pays » (dont les États-Unis, des pays voisins de l’Iran mais également des pays européens) ont sollicité Kyiv afin de les aider dans leur défense antidrones. « Le téléphone n’arrête pas de sonner », résume le directeur général de Uforce, un conglomérat de start-up ukrainiennes spécialisées dans les technologies de défense, Oleg Rogynskyy, interrogé par le New York Times.

Car des acteurs privés cherchent également à se rapprocher de l’Ukraine et de ses spécialistes. Le géant pétrolier saoudien Aramco serait en discussion avec deux entreprises ukrainiennes pour leur acheter des « drones intercepteurs » afin de protéger ses champs de pétrole. Selon le Wall Street Journal, l’entreprise cherche à se procurer ces équipements « avant son propre gouvernement et ses concurrents régionaux, notamment le Qatar ».

Ces « drones intercepteurs » sont la dernière innovation de Kyiv pour se défendre contre les Shahed et leurs équivalents russes. Il s’agit de petits drones lancés à leur poursuite, qui contiennent 500 grammes d’explosif et coûtent 1 000 à 2 000 euros l’unité. Selon le commandant en chef des forces armées ukrainiennes, Oleksandr Syrsky, 70 % des interceptions de drones de type Shahed ayant visé la région de Kyiv en février auraient été faites au moyen de ces nouvelles armes.

« Charger des tanks avec des chevaux »

Mais les meilleurs spécialistes ukrainiens de lutte antidrones avertissent : se protéger durablement contre ce type d’attaques ne se fera pas en quelques jours, ni même quelques semaines. « Il est trop tard pour venir supplier l’Ukraine », lâche, amer, Serhiy Hrabskyi. Avant d’expliciter : « Se défendre contre ces drones n’est pas tant une question d’équipement ou d’armement qu’une question de personnel. L’Ukraine peut déployer plein d’équipement et de munitions, mais qui va les utiliser ? »

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La capacité de l’armée ukrainienne à défendre son territoire contre les attaques ne se résume pas, en effet, à quelques « drones intercepteurs » dont il suffirait de connaître le mode d’emploi. Le pays a mis en place, ces trois dernières années, un réseau complexe de défense antiaérienne en plusieurs « couches », qui fonctionne « comme un écosystème », explique à Mediapart Dimko Zhluktenko, droniste au sein du 413e régiment des systèmes sans pilote ukrainien et auteur de Ordinary Guy at War (éditions Kovyla, 2025), un livre relatant son expérience de soldat sur le front ukrainien.

Détruire des Shahed suppose de pouvoir compter sur un complexe réseau de radars, capteurs et détecteurs ; sur des groupes de soldats très mobiles qui tentent de les abattre avec des mitrailleuses lorsqu’ils approchent ; sur des outils de brouillage et de guerre électronique ; et, donc, sur des « drones intercepteurs ».

Nous sommes en train de passer de “consommateurs de sécurité” à “producteurs de sécurité”.

Nous sommes en train de passer de “consommateurs de sécurité” à “producteurs de sécurité”.

Le tout nécessite une très grande coordination pour réagir à temps, et une adaptation constante aux innovations russes. Car pour tenter de mettre l’Ukraine à terre, Moscou perfectionne son arsenal de semaine en semaine : les Shahed et les Geran ont été peints en noir afin d’être moins visibles la nuit, allégés, dotés de nouveaux types d’explosif, de moteurs plus rapides, de dispositifs infrarouges pour aveugler les systèmes de vision nocturne...

Un tel système prendra énormément de temps à être maîtrisé par les pays qui souhaiteraient s’en doter, confirme Dimko Zhluktenko, qui presse les alliés de l’Ukraine de s’y mettre sans tarder : « Nos adversaires stratégiques, de la Russie à l’Iran, ont tellement développé ces technologies que si vous ne vous formez pas à cette guerre des drones maintenant, vous vous retrouverez bientôt comme une armée qui tente de charger des tanks avec des chevaux... »

Dans ce contexte, l’Ukraine est en train d’opérer un virage : elle n’est plus seulement un pays en quête d’équipements militaires produits aux États-Unis, en Europe ou en Corée. « Nous sommes en train de passer de “consommateurs de sécurité” à “producteurs de sécurité” », observe encore Dimko Zhluktenko.

Pour ses dirigeants, le défi désormais est double : faire en sorte que l’aide fournie à des pays étrangers ne se fasse pas au détriment de l’Ukraine elle-même ; voire, mieux, que cette expertise et ces équipements soient partagés en échange de soutien politique ou militaire, dont Kyiv a besoin pour se défendre contre la Russie.

Malgré le développement de son industrie militaire, le pays est toujours dépendant d’autres États pour acquérir certains types d’armes (dont, justement, les fameux Patriot états-uniens) et pour son renseignement. L’Ukraine a également besoin de soutien économique et financier afin d’éviter la banqueroute. Ce besoin est d’autant plus pressant que la Russie, elle, voit son avenir économique s’éclaircir : la guerre lancée contre l’Iran par Washington et Tel-Aviv a eu pour autre effet collatéral de lui assurer d’importants revenus tirés de son pétrole.

Volodymyr Zelensky a, évidemment, ces impératifs en tête. « L’Ukraine est prête à répondre positivement aux demandes de ceux qui nous aident à protéger les vies d’Ukrainiens et l’indépendance de l’Ukraine », a-t-il fait valoir. Quant aux autres, c’est-à-dire les États qui souhaitent bénéficier de l’expertise ukrainienne mais n’apportent pas d’aide à Kyiv dans sa guerre contre la Russie, il est en train d’examiner ceux à qui il est possible « de répondre favorablement » sans pour autant « réduire [les] capacités de défense » ukrainiennes.

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