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Stéphane Bonvin, chroniqueur, écrit à ses organes: «Chère prostate…»

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14.02.2026

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En 2026, on ne se regarde plus le nombril, on s’inspecte les boyaux. Les organes sont nos amis, et Stéphane Bonvin, chroniqueur émérite et prof de yoga, s’adresse à eux.

Je me suis mis en slip pour t’écrire. C’est dire si l’affaire est sérieuse et gaguesque. Je pose sur cette page poignées d’amour au vent. C’est dire si je te parle sans artifice. L’heure est grave, le cadre loufoque. Allez oust, commençons.

Chère prostate. Je t’ai choisie, toi, pour commencer l’année, parce que tu es plus qu’un organe en forme de châtaigne inversée, une masse glandulaire d’environ 20 grammes, rose pâle ou blanchâtre, assez élastique, réservée aux personnes de sexe masculin et destinée à fabriquer une partie du sperme. Non. Tu es un trou noir. Une ligne de fuite. Une promesse de jouissances infinies. Et une épée de Damoclès. Oui, tout ça, un monde intime et une galaxie lointaine, niché dans le slip. Loin des yeux, loin du cœur, proche du cul.

Chère prostate, ne crois pas que je plaisante. Comment pourrais-je? En Suisse, chaque année, plus de 7000 personnes sont touchées par un cancer de leur prostate, et plus d’un millier d’entre elles décède. Même si ce risque de mourir diminue grâce aux progrès de la médecine, la question est grave. Il est important que les mâles fassent régulièrement contrôler ta grandeur. Que tu grossisses, et le ciel de ton propriétaire pourrait s’obscurcir. Tant de choses dans l’histoire du mâle occidental le mieux déconstruit sont question de taille – les épaules, la bagnole, le compte en banque et bien sûr, ce que l’on sait. Toi, tu suis cette règle. Mais tu l’inverses. Ta grandeur est risque d’impuissance, ta vigueur porte la menace d’une panne générale.

En même temps, si l’on en croit un tout petit nombre de personnes bénies des dieux qui ont appris patiemment à te masser, toi, la prostate, tu es une source d’orgasmes infinis, une fontaine de jouissance sans panne, un éden de plaisir d’une puissance tellurique inimaginable. Un point G au masculin, à portée de main ou d’autre chose, que la plupart de tes propriétaires ignorent, refoule, méconnaît, oublie.

Chère prostate, dans ta grande sagesse, tu le sais bien: tu réunis, comme aucun autre organe, Eros et Thanatos. Il n’y a pas mieux que toi pour résumer ce qu’est un mâle, ici, aujourd’hui et en général: un géniteur qui porte, au creux de sa virilité, la menace de sa fin et la promesse d’un plaisir transcendantal. Un être qui ne pense qu’à ça (mourir, jouir) mais qui fait tout pour s’oublier. Ci-dessus, j’ai écrit que tu étais un trou noir et un éden. Pour nous qui sommes nés dans un corps te contenant, tu serais donc un peu notre origine du monde.


© Le Temps