Les Pieds Nickelés de l’économie
Imaginez un groupe d’experts qui déciderait de réduire drastiquement les inégalités d’ici à 2100 et de limiter le réchauffement climatique à 1,8 °C. Pour atteindre cet objectif, ils proposeraient de plafonner la croissance des pays riches à environ 0 à 0,5 % par an, tout en maintenant celle des pays pauvres entre 3 et 4 % ; de redistribuer massivement la richesse des pays dits « du Nord » vers les pays « du Sud » ; de faire converger tous les pays vers un revenu moyen de 5 000 € par mois et par habitant ; de réduire d’un tiers la production matérielle ; de multiplier par quatre la part des heures travaillées consacrées à l’éducation et à la santé ; de diviser le temps de travail par deux ; d’imposer un partage égal des tâches ménagères entre hommes et femmes ; d’éliminer progressivement les combustibles fossiles ; et ainsi de suite. L’exercice paraîtrait téméraire...
De fait, qui aurait pu prévoir en 1950 l’effondrement de l’Union soviétique, l’ascension de la Chine ou la mondialisation des échanges ? À un autre niveau, qui aurait pu prédire l’essor de l’informatique, d’Internet, du téléphone portable ou de l’intelligence artificielle ? Qui peut donc sérieusement prétendre savoir aujourd’hui quelles technologies, quelles ressources, quelles activités économiques ou quelles aspirations domineront dans soixante-quinze ans ?
C’est pourtant l’ambition du Global Justice Report, publié par l’équipe du World Inequality Lab en juin 2026 autour de Thomas Piketty. Mais derrière l’apparente rigueur des chiffres se cache une série d’hypothèses économiques, politiques et sociales dont la solidité est souvent inversement proportionnelle à la précision des projections.
Le retour du Gosplan mondial
Tout au long du XXe siècle, de nombreux penseurs ont aussi cru qu’il était possible d’organiser la production, les investissements et la répartition des ressources afin d’atteindre des objectifs collectifs définis à l’avance. Mais ces expériences de planification centralisée ont largement échoué, parce qu’elles se heurtaient à une difficulté fondamentale : personne ne dispose des connaissances nécessaires pour coordonner un système aussi complexe qu’une économie moderne. Les besoins, les préférences, les innovations et les contraintes évoluent sans cesse, rendant illusoire toute tentative de pilotage global.
Le Global Justice Report semble pourtant renouer avec cette ambition. Certes, ses auteurs ne proposent pas de fixer les prix des chaussures ou de l’acier comme le faisait le Gosplan soviétique. Mais ils prétendent déterminer, dès aujourd’hui, la trajectoire du temps de travail, de la croissance, des inégalités, de l’investissement, de la production et de la fiscalité, jusqu’en 2100. Une telle confiance dans la capacité d’un groupe d’experts à orienter l’évolution d’un système aussi complexe paraît déraisonnable au regard des échecs répétés de la planification centralisée.
La police de la croissance
Cette illusion de pouvoir piloter l’économie s’exprime particulièrement dans l’idée que les pays riches devraient désormais se contenter d’une croissance proche de zéro, tandis que les pays pauvres pourraient continuer à croître afin de rattraper leur retard. Certes, le raisonnement paraît simple : partant de l’idée que les pays riches exercent une pression excessive sur l’environnement et le climat, les auteurs en déduisent que leur croissance doit désormais être fortement........
