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Philippe Descola : « Nous ne sommes pas les propriétaires de la Terre »

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12.05.2026

Un plant de manioc peut-il parler à un homme en rêve et lui dicter sa conduite ? Comment l’oiseau chassé peut-il être considéré comme un beau-frère ? C’est à ces questions pour le moins surprenantes que Philippe Descola a consacré une partie de sa vie. En 1976, le successeur de Claude Lévi-Strauss et de Françoise Héritier au Collège de France ferme ses albums de Tintin pour rejoindre les vrais Jivaros, les Achuar de la forêt amazonienne. L’expérience dure trois ans, et lui ouvre les portes d’une autre compréhension du monde, aux antipodes de l’ethnocentrisme. Aujourd’hui professeur émérite, celui qui se définissait sur le terrain comme un « badaud professionnel » publie un passionnant livre d’entretiens (Nous sommes les hôtes de la Terre, Arthaud) pour défendre, encore et toujours, sa théorie des approches du monde.

Le Point : Êtes-vous retourné chez les Achuar, en Amazonie équatorienne, depuis vos années de terrain ? Comment vont-ils aujourd’hui ?

Philippe Descola : Oui, j’y suis retourné en 2018. Ils ont, dans l’ensemble, réussi à se protéger. Leur territoire reste inaccessible par la route, or c’est par les routes que surviennent généralement les destructions. On n’y accède que par voie aérienne, ce qui leur permet de mieux contrôler leur environnement. Par ailleurs, une nouvelle génération a émergé, celle des petits-enfants de ceux que j’avais connus lors de mon premier terrain. Certains occupent aujourd’hui des fonctions politiques importantes, y compris à l’échelle nationale, en Équateur, dans des fédérations autochtones, mais aussi comme députés, maires ou gouverneurs. C’est une évolution remarquable : ils s’en sortent, disons, mieux que beaucoup d’autres populations amérindiennes, et mieux que ce qu’on aurait pu envisager à l’époque.

Leur manière de concevoir le monde a-t-elle évolué ?

Disons qu’elle s’est partiellement infléchie. L’école joue un rôle central. Les jeunes sont désormais scolarisés partout, beaucoup poursuivent des études secondaires, certains des études supérieures. Mais ce qui est frappant, c’est leur attachement à ce que j’appelle une « égalité........

© Le Point