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Jacob Mchangama : « Une contre-révolution bureaucratique est en marche »

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Si l’Histoire peut nous apprendre quelque chose, c’est qu’un État, même démocratique, bien peigné, bardé de bonnes intentions et de comités d’experts, n’est jamais tout à fait l’ami naturel de la liberté d’expression. Et, surtout, qu’un pouvoir chargé de trier le vrai du faux, le sain du malsain, le supportable de l’intolérable, finit rarement par se limiter.

De nos jours, la censure ne se fait plus dans un bruit de bottes. Elle parle « risques systémiques », « sécurité en ligne », « lutte contre la désinformation », « protection de la démocratie », pour avancer par règlements, formulaires, obligations de retrait, plateformes sommées d’obéir avant même de comprendre.

Pour Jacob Mchangama, juriste danois et infatigable défenseur de la liberté d’expression, c’est précisément là que se joue le danger : non dans la haine ou le mensonge seuls, mais dans la tentation de confier à l’État le pouvoir de nous en délivrer. Car la machine construite pour faire taire les monstres d’aujourd’hui sera, demain, entre les mains de ceux que l’on redoutait. Dans la dernière partie de notre entretien (après « Ne cherchons plus à faire taire nos adversaires ! » puis « La censure est une pensée magique politique »), Jacob Mchangama nous alerte sur cette drôle de contre-révolution bureaucratique que nous voyons en marche – et qui prétend sauver la démocratie précisément de ce qui la fait vivre.

Le Point : Vous montrez que le danger commence lorsque l’État reçoit le pouvoir de décider quelles paroles sont trop fausses, trop haineuses, trop dangereuses ou trop déstabilisantes. Où placer la frontière entre une régulation nécessaire et la naissance d’un ministère de la Vérité ?

Jacob Mchangama : Je commencerais par être honnête en admettant qu’il existe effectivement des limites : l’incitation à une violence imminente, les menaces réelles contre des personnes identifiées, les contenus pédopornographiques. Le critère américain dit « Brandenburg », établi en 1969, est d’ailleurs assez solide sur ce point : un discours peut être sanctionné lorsqu’il vise à provoquer un acte illégal imminent et qu’il est susceptible d’y parvenir. Ce n’est pas rien. Le problème commence lorsqu’on glisse de ce terrain vers des catégories floues : « désinformation », « discours de haine », « apologie du terrorisme », « outrage commis à l’encontre d’un agent chargé d’une mission de service public », ou encore le « risque systémique » invoqué par l’Union européenne dans l’AI Act et le DSA. Dès lors que l’État se met à décider de ce qui est trop faux ou trop haineux, on lui a remis les clés. Regardez le Brésil : le juge Alexandre de Moraes a ouvert une enquête sur les fausses informations en 2019, avant de se muer en procureur, en juge et en jury, selon des critères d’une imprécision sidérante – et l’attaque du 8 janvier 2023 contre le Congrès a quand même eu lieu. La censure n’a même pas atteint l’objectif démocratique qu’elle affichait.

Notre principe, dans le livre, est le suivant : réglementer les comportements, pas les points de vue. Sanctionner l’incitation imminente à la violence, la fraude, les menaces réelles et la diffamation strictement définie. Ne pas sanctionner les opinions sur le gouvernement, le prophète, la guerre ou les vaccins. Dès qu’un responsable politique se voit confier le pouvoir de décider quel discours est trop dangereux pour être toléré, son successeur hérite du même pouvoir.

Aussi, votre livre rappelle que la désinformation ne vient pas seulement « d’en bas », des foules, des réseaux sociaux ou des complotistes, mais aussi « d’en haut », des gouvernements eux-mêmes. Les démocraties ont-elles oublié que l’État est lui-même l’un des plus grands producteurs historiques de désinformation ?

Complètement oublié – et c’est l’un des points sur lesquels j’aimerais particulièrement attirer l’attention du public français. De la manipulation par Bismarck de la dépêche d’Ems, qui a enflammé l’opinion française et conduit à la désastreuse guerre franco-prussienne de 1870, à l’affaire Dreyfus, jusqu’à la dissimulation par l’État du massacre des Algériens à Paris en 1961, les gouvernements ont menti à l’échelle industrielle, à maintes reprises, avec des conséquences souvent catastrophiques.

Entre 2016 et 2022, 91 lois ont été adoptées dans le monde pour lutter contre les « informations fausses ou trompeuses ». Rien qu’en 2021, 47 journalistes ont été emprisonnés pour « fausses nouvelles ». La Russie a infligé plusieurs centaines de millions de dollars d’amende à Google pour avoir refusé de retirer des contenus jugés « faux » sur la guerre. Pendant ce temps, Donald Trump poursuit le Wall Street Journal et le New York Times pour avoir publié des articles qui lui déplaisent, les accusant de diffuser de fausses........

© Le Point