Manuel Valls : « J’ai été enfant de chœur jusqu’à l’âge de 17 ans »
Voici un terrain sur lequel on n’attend pas de prime abord Manuel Valls. Et pourtant, l’ancien ministre de l’Intérieur (et des cultes) puis Premier ministre de François Hollande s’y montre plutôt à son aise. Cet homme élevé par ses parents, catholiques pratiquants, dans le christianisme, devenu un temps franc-maçon, gardien vigilant de la laïcité face à l’expansion islamiste, entretient avec le spirituel une relation à la fois de profond intérêt et de distance critique. Celui qui fut enfant de chœur jusqu’à un âge tardif se considère aujourd’hui comme « un homme sans foi » mais continue de lire les Évangiles. Une lecture qui nourrit sa quête sur le sens de la vie, sur laquelle il se confie dans cet entretien en longueur pour la première fois.
Le Point : Les combats pour la laïcité qui sont les vôtres peuvent-ils s’accommoder d’un intérêt pour les spiritualités ?
Manuel Valls : Évidemment. Mon engagement politique à gauche, dans le républicanisme et pour la laïcité, n’a jamais apaisé le désir d’une forme de spiritualité. C’est ce qui m’a poussé à effectuer un passage dans la franc-maçonnerie, au Grand Orient de France, quand, jeune homme, à la fin des années 1980, j’étais en quête d’un sens à la vie. Pourquoi moi, au même titre que d’autres, j’échapperais à la question de la « misère de l’homme sans Dieu » ? C’est une interrogation qui tourmente nos sociétés depuis des siècles. Elle a même mobilisé les révolutionnaires de 1789. Robespierre a imaginé la fête de l’Être suprême, le 20 prairial de l’an II, comme les prémices d’une nouvelle religion. L’État laïque ou l’État républicain ont été pensés d’abord comme une contre-église, ou comme une substitution même à l’Église, avec ses textes, ses lieux de mémoire et ses rites. C’est le cas encore aujourd’hui : les cérémonies au Panthéon, avec l’entrée des hommes et des femmes illustres qui ont honoré la patrie, représentent incontestablement une forme de liturgie républicaine.
Dans quelles conditions avez-vous rejoint la franc-maçonnerie ?
J’étais déjà au Parti socialiste. Je me considérais comme non croyant, mais je voulais compléter mon engagement politique d’une réflexion plus personnelle, plus profonde, plus philosophique. Je ne l’ai pas trouvé, soit parce que la franc-maçonnerie, proche du PS, était trop marquée par les débats politiques, soit parce que je n’avais pas le temps tout simplement – j’étais père de famille, élu local à Argenteuil et accaparé par le militantisme.
Où vous a alors mené cette réflexion ?
Au constat que la Révolution, la République et la laïcité n’ont pas effacé Dieu, en tout cas la quête de Dieu, ou plus largement de spiritualité. Jaurès lui-même était très respectueux de l’héritage spirituel de la société française, écrivant : « Il serait très fâcheux, il serait mortel de comprimer les aspirations religieuses de la conscience humaine. Ce n’est point ce que nous voulons ; nous voulons au contraire que tous les hommes puissent s’élever à une conception religieuse de la vie par la science, la raison et la liberté. » J’aime ce positivisme qui est profondément humaniste et qui fait écho dans le monde contemporain au rejet du matérialisme tout-puissant, de la quête immédiate du profit et au désarroi qu’engendre le délitement du lien familial et social.
Avez-vous reçu une éducation spirituelle quand vous étiez enfant ?
J’ai été baptisé et élevé dans une famille catholique. Mon grand-père paternel était rédacteur en chef d’un grand journal démocrate, catholique et catalaniste. Il a protégé des curés pendant la guerre civile à Barcelone, traqués par les anarchistes. Il a été lui-même inquiété parce qu’il était catholique, puis il a été interdit de journalisme par le régime de Franco parce qu’il était démocrate et catalaniste. Son fils, mon père, était un catholique extrêmement ouvert, assez critique sur........
