Éric Delbecque : « Les élites sont devenues les maillons faibles d’un pays qui résiste »
Les élites, des traîtres et des déserteurs ? Dans son nouvel ouvrage, La Trahison des élites, Éric Delbecque prolonge une réflexion engagée depuis plus de vingt-cinq ans sur la souveraineté, la sécurité économique et le délitement de l’État. Spécialiste de la sécurité intérieure, de l’intelligence économique et stratégique, il a travaillé pour les services du Premier ministre et du ministère de l’Intérieur. Contributeur au Point, son diagnostic, nourri de son expérience, est sévère : les élites françaises auraient progressivement cessé de « remplir une mission » pour se contenter d’« occuper des postes », jusqu’à se détacher du peuple et de l’intérêt national. De mai 1940 au traité de Lisbonne, de la désindustrialisation à la crise des Gilets jaunes, de l’insécurité quotidienne au narcotrafic, il décrit un pays fragmenté, travaillé par la colère et la perte de confiance.
Le Point : Vous parliez déjà, dans vos précédents ouvrages, des élites irresponsables et de l’insécurité permanente. Pourquoi ces sujets vous obsèdent-ils ?
Éric Delbecque : Je travaille dessus depuis très longtemps. Au bout de vingt-cinq ans d’activité au service de l’État, puis en dehors, comme conseil, j’estime avoir un petit bilan à transmettre. Je trouve important de relier les problématiques de souveraineté et de sécurité permanente à l’une de leurs causes, ultra-déterminante : les manquements des élites. Plus on prend conscience de ce qui se passe, plus on se demande ce que nos élites ont fait pendant quarante ans.
Les incendies de cet été dans les Landes m’ont beaucoup marqué. On a eu le sentiment d’un désarroi de l’État. Beaucoup de gens disent : « L’État nous a abandonnés. » Ce n’est pas faux. Mais ils disent surtout que l’État a l’air désemparé, totalement dépassé par les événements.
Vous employez le mot de « trahison ». Le terme est fort. Qu’est-ce que les élites ont trahi ?
Je distingue trois grandes séquences de trahison, qui finissent par produire un phénomène de désertion. La première, c’est mai 1940. Nos élites trahissent leur peuple et s’affalent devant les nazis. Je pense que nous ne nous en sommes jamais remis. C’est un épisode fondateur de la conscience collective qui n’a pas été soigné.
La deuxième séquence, c’est la trahison d’une certaine droite libérale, dite « droite d’argent », au moment du mandat de Valéry Giscard d’Estaing, qui met à bas les ambitions gaullistes. Il est celui qui montre que la grandeur gaullienne ne l’intéresse pas. On entre déjà dans quelque chose de très oligarchique.
La troisième trahison, ce sont les années Mitterrand. On voit des élites adopter le syndrome du « Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais ». Elles ne sont plus solidaires du peuple et prennent des décisions contraires aux intérêts de la nation.
À partir de là, la trahison devient désertion. On travaille pour soi, dans son propre intérêt, mais plus dans celui d’un peuple que l’on ne comprend plus. On s’isole, on se parle à soi-même et, pour le peuple, advienne que pourra. Le traité de Lisbonne m’a beaucoup marqué. Le message était : « Vous avez mal voté, ce n’est pas grave, nous allons quand même le faire. » C’est le modèle de la trahison-désertion. On nie l’intention du peuple et l’on continue nos petites affaires. On déserte le corps de la nation.
Cette irresponsabilité tient-elle aussi à la manière dont ces élites sont formées ?
Totalement. Elles sont formées dans un cocon où la prise en considération de l’intérêt national est très faible, voire inexistante. J’appartiens à une génération qui a pu traverser Sciences Po sans jamais parler sérieusement de sécurité intérieure, de sécurité nationale ou de défense. Beaucoup faisaient tout pour être réformés et ne pas accomplir leur service national.
Dès les années 1990, l’idée d’appartenir à une nation, de s’en occuper et de travailler à ses intérêts était largement démodée. Le phénomène s’est ensuite développé. Ces élites ne se sentent plus responsables d’un peuple et ne considèrent plus qu’elles doivent lui rendre des comptes.
On voit même s’exprimer une forme de mépris qui ne prend plus la peine de se masquer. Quand des responsables européens suggèrent que, si les gens n’ont pas bien voté, il faut........
