Diane Richard, féministe orpheline depuis le 7 Octobre
On le sait, il y a des ruptures qui viennent parce qu’on prend enfin conscience de ce que l’on ne voulait pas voir. Dans Lutter sans se trahir. Récit d’un féminisme confisqué (Stock), Diane Richard raconte cette lente mais inexorable désaffiliation. Militante féministe, passée par #NousToutes, profondément engagée à gauche, elle décrit de l’intérieur la pureté militante, la hiérarchisation des luttes, le glissement d’un féminisme d’éducation populaire vers un entre-soi idéologique – jusqu’au point de rupture.
Là-dessus, le 7 octobre 2023 aura agi comme un révélateur. D’angles morts sur l’antisémitisme, d’un « Je te crois » désormais à géométrie variable. Comment un mouvement né pour soutenir inconditionnellement les victimes en vient-il à distinguer les causes légitimes des causes embarrassantes ? À quel moment la peur de « nuire à la cause » devient-elle un instrument d’ostracisme et de suffocation ?
Étonnamment, et c’est sans doute la force de son attrait, le livre n’est pas un règlement de comptes ou une déclaration de conversion au « camp d’en face ». Il se veut surtout une tentative de sauvetage : sauver le féminisme de ses dérives, sauver la gauche de ses aveuglements, et se sauver soi-même du ressentiment. « L’inconfort n’est pas une faiblesse mais une ressource politique », écrit-elle dès l’incipit. Encore faut-il être capable de le supporter.
Le Point : Vous écrivez : « Je suis de gauche, féministe et lesbienne, et depuis plus de deux ans, je me sens orpheline. » À quel moment précis cela s’est-il produit ?
Diane Richard : Très concrètement, après la manifestation féministe du 25 novembre 2023, lorsque j’ai commencé à parler des problèmes que j’observais et que j’ai quitté mon collectif, #NousToutes. Mais la sensation d’être « orpheline » s’est construite sur un temps plus long. J’ai commencé à me sentir en décalage avec #NousToutes au premier semestre 2023, avec des désaccords croissants sur la stratégie et certaines pratiques internes.
Après le 7 Octobre, j’ai observé des angles morts dans certains milieux de gauche concernant l’antisémitisme. J’ai mesuré la profondeur du problème en rencontrant des personnes juives de gauche qui se sentaient perdues, convaincues que la gauche ne voulait plus d’elles.
Vous consacrez un chapitre au 7 octobre 2023. En quoi cette date a-t-elle fracturé votre univers militant ?
J’ai été sidérée, le 7 Octobre, par les communiqués de certains partis comme le NPA et LFI, et par des réactions de personnalités de gauche et féministes parlant de libération ou de résistance. La fracture s’est produite immédiatement entre celles et ceux qui condamnaient les attaques et celles et ceux qui refusaient de le faire.
Dans le milieu féministe, une autre fracture est apparue sur la question des violences sexuelles commises par le Hamas : entre celles qui en parlaient et les condamnaient, et celles qui les taisaient, les mettaient en doute, voire les justifiaient.
La rupture s’est cristallisée le 25 novembre 2023, lorsque des femmes venues faire reconnaître ces violences ont été empêchées de marcher, sous prétexte qu’elles seraient d’extrême droite – accusation sans base concrète. Ce fut un point de non-retour : le clivage n’a cessé de s’accentuer, chacun s’est braqué et le dialogue est devenu de plus en plus difficile.
Vous montrez que la peur de « nuire à la cause » sert souvent à faire taire les voix dissonantes. Le combat collectif n’est-il pas plus efficace quand il valorise le débat et le dissensus ?
Tout à fait. On m’a souvent répété : « On lave son linge sale en famille. » Autrement dit, ne pas exposer nos désaccords par crainte qu’ils soient exploités. J’ai été frappée d’entendre cette formule chez des militantes féministes, alors qu’elle a longtemps servi à faire taire celles qui dénonçaient des violences sexuelles dans des partis de gauche.
On nous accuse de nuire à la gauche, de faire le jeu de l’extrême droite. Mais ce qui lui nuit, c’est l’existence de problèmes qu’on tente de dissimuler : accepter la violence dans nos rangs, refuser de voir l’antisémitisme. Cela divise, fait fuir des militants et nous affaiblit.
Une pensée forte ne se construit pas dans le vide : elle se confronte. Se remettre en question, interroger l’efficacité et la justesse de nos actions est nécessaire. Toute organisation devrait valoriser le débat et accueillir la critique interne, faute de quoi elle se fragilise.
Vous décrivez la hiérarchisation des luttes et des victimes comme une dérive profonde. Après le 7 Octobre, avez-vous eu le sentiment que le féminisme que vous aimiez avait accepté de hiérarchiser les viols, les morts, les traumatismes ?
Cette question de la hiérarchisation s’est accentuée après le 7 Octobre, mais elle n’est pas apparue à ce moment-là. Déjà, au moment des mobilisations pour Nahel, j’ai constaté que certaines féministes acceptaient de céder sur la question des violences sexistes et sexuelles pour mettre avant des hommes militants antiracistes.
Comme je l’explique dans le livre, cette question n’est pas nouvelle : des militants de gauche, puis antiracistes ou décoloniaux, avaient déjà pu faire pression par le passé sur des féministes pour ne pas dénoncer des hommes précaires ou racisés afin de ne pas permettre la récupération de ces accusations par........
