Holocauste 2.0 : pourquoi les historiens ont perdu la guerre contre le négationnisme
Alors que l’ère algorithmique banalise la négation de l’Holocauste, les historiens doivent se résoudre à un amer constat : ils ont échoué. Lorsque nous nous sommes rencontrés à Harvard, il y a quinze ans, j’enseignais l’histoire moderne et John-Clark était un étudiant de premier cycle s’interrogeant sur l’avenir de l’intelligence artificielle. J’avais déjà consacré plusieurs ouvrages à l’une des questions les plus importantes et les plus épineuses des XIXe et XXe siècles : pourquoi la si bonne intégration économique et sociale des Juifs, après leur émancipation ou leur émigration vers l’Ouest, avait-elle suscité une hostilité aussi virulente ?
J’avais également écrit une histoire de la dynastie bancaire des Rothschild ainsi qu’une biographie de Siegmund Warburg. J’avais étudié l’hyperinflation allemande de 1923 et ses effets dévastateurs sur la République de Weimar. J’avais également publié plusieurs ouvrages sur les deux guerres mondiales, dont l’un, The War of the World, proposait une interprétation nouvelle de l’Holocauste, envisagé comme le pire épisode d’une série de génocides. Non content d’enseigner ces sujets à Harvard et dans d’autres universités, j’avais aussi cherché à toucher le public le plus large possible par le journalisme et l’audiovisuel, en produisant plus de trente heures de documentaires télévisés pour PBS, ainsi que pour Channel 4 et la BBC au Royaume-Uni.
Mon objectif premier était de faire en sorte que les citoyens tirent les leçons de l’histoire – en particulier cette leçon essentielle : lorsqu’un État moderne s’empare de la rhétorique antisémite, celle-ci peut déboucher sur un génocide. Or je constate aujourd’hui que cette haine se banalise et que l’Holocauste est minimisé. Des figures conservatrices populaires et influentes, comme Tucker Carlson, ainsi que des participants à la Conservative Political Action Conference (CPAC), tolèrent désormais les tenants du révisionnisme nazi. Mais le poison inoculé aux jeunes conservateurs par des radicalisateurs tels que Nick Fuentes est plus pernicieux encore que la négation traditionnelle de l’Holocauste. Pourquoi ? Parce qu’ils ne le nient pas tant qu’ils s’en moquent – voire le célèbrent.
À mesure que l’intelligence artificielle envahit les réseaux sociaux, cette forme d’anti-histoire se propage comme un cancer. Plus d’une génération après que William F. Buckley a exorcisé l’antisémitisme du conservatisme américain, celui-ci fait son grand retour – non seulement à l’extrême droite, mais aussi à l’extrême gauche, où ses propagateurs savent habilement le mêler à l’antisionisme et à l’anticapitalisme. Les jeunes électeurs étant les plus réceptifs à ces tendances, les conséquences pour l’avenir de la politique américaine sont effrayantes.
En tant qu’historien, je dois l’admettre : j’ai lamentablement échoué. Et je ne le reconnais pas à la légère. Je m’associe donc à un jeune spécialiste des technologies modernes, pour tenter de proposer une explication – et, s’il en existe un, un remède.
Quand les historiens avaient encore la main
Nous n’avions pas anticipé le retour du négationnisme. Des années 1960 aux années 2000, celui-ci relevait surtout de la falsification historique, pratiquée par une poignée d’illuminés. Dans des bureaux sordides au fond de centres commerciaux de seconde zone ou dans des sous-sols de banlieue, quelques officines douteuses et extrémistes solitaires produisaient à la chaîne des revues ronéotypées et d’épais ouvrages autoédités contestant l’écrasante masse de preuves établissant que les nazis avaient organisé un génocide industriel ayant fait environ six millions de morts.
Ces textes étaient truffés de déformations et de mensonges, mais ils empruntaient volontiers les dehors de l’histoire sérieuse. Ils prétendaient démontrer, avec force détails, la justesse de leurs affirmations sur les états de solde de la Waffen-SS ou la logistique des crématoires des camps d’extermination. Cette recherche de précision les rendait vulnérables à la réfutation scientifique comme aux poursuites judiciaires. Et puis tout cela était terriblement ringard : rares étaient ceux qui avaient envie de se fader la chimie du Zyklon B en compagnie d’un minable crasseux distribuant des tracts artisanaux depuis le coffre d’une épave.
L’essor des podcasts, à la fin des années 2010, a en revanche donné naissance à l’« anti-histoire » : une nouvelle forme de négationnisme, enfin débarrassée du carcan des citations et des notes de bas de page, remplacées par des diatribes sans frein sur YouTube et des directs provocateurs sur Rumble. Ses figures de proue étaient propres sur elles, affables et avenantes. Elles séduisaient leur public en lui offrant le frisson transgressif d’un savoir prétendument interdit.
Adoubé par Carlson, à la fin de 2024, comme « le meilleur et le plus honnête des historiens populaires » américains, l’anti-historien Darryl Cooper est allé droit au but : « Churchill était le principal méchant de la Seconde Guerre mondiale ». Quant aux « millions de personnes [qui] ont fini par mourir » dans les camps d’Adolf Hitler, les nazis auraient, selon lui, simplement mal évalué la logistique qu’exigeait la capture d’un si grand nombre d’individus. Ils auraient alors pu choisir de les tuer afin de leur épargner, par humanité, une mort par famine.
Après avoir lancé ce genre de bombes, ces anti-historiens ont pour habitude de se dérober dès qu’un véritable chercheur les confronte à leurs erreurs. Ils concèdent du bout des lèvres quelques atrocités nazies, puis jurent les grands dieux qu’ils ne sont, après tout, que des gens ordinaires « qui se contentent de poser des questions ».
Le négationnisme sans notes de bas de page
Les provocateurs des générations Y et Z qui leur ont emboîté le pas à l’ère de TikTok ont vite renoncé jusqu’à ce semblant de légitimité. Leur négationnisme ne consiste plus tant à contester les faits qu’à mettre ouvertement en doute l’idée même que le massacre de masse des Juifs ait constitué un crime.
Myron Gaines, figure de proue du mouvement masculiniste, dont les conseils virilistes sur l’argent et les relations amoureuses lui ont valu plus de 250 millions de vues sur YouTube à lui seul, ne s’embarrasse pas de précautions : « Ouais, on aime bien Hitler », a-t-il écrit sur X en octobre dernier. « Plus personne n’en a rien à foutre de ce que vous, les Juifs “woke”, pensez. [Hitler] était un dirigeant révolutionnaire et il a sauvé l’Allemagne. Ce sont les Juifs qui ont déclaré la guerre à l’Allemagne les premiers. »
Dans un épisode de 2025 du podcast Fresh & Fit, animé par Gaines, la discussion a porté sur l’influence des Juifs dans l’Amérique contemporaine. Son coanimateur, Walter Weekes, a demandé : « Comment est-ce qu’on peut les faire tomber ? » L’invitée Kadriyanna James a répondu : « Il faut qu’on tue ces fils de pute. » La vidéo originale a depuis été supprimée, mais des extraits devenus viraux ont continué de circuler sur les réseaux sociaux.
D’autres propagandistes, moins suivis, savent néanmoins décupler leur audience grâce à des procédés conçus pour pousser même ceux que leur message révulse à regarder et à partager leurs contenus. Paul Miller, néonazi qui diffuse des vidéos en direct sous le pseudonyme de GypsyCrusader, cumule ainsi des millions de vues en se déguisant en personnages de la culture populaire, comme le Joker ou Mario, tout en faisant le salut hitlérien et en menaçant les Juifs. « Je veux accélérer au maximum la guerre raciale, maintenant, de mon vivant, a-t-il déclaré. Qu’on s’y mette tout de suite et qu’on règle la question une bonne fois pour toutes.........
