Voici pourquoi mon fils aimait le ketchup
Mon fils Valmond est autiste et non verbal 99 % du temps. Il a une voix, mais n’utilise pas les mots pour s’exprimer.
Du haut de ses 4 ou 5 ans, il m’apportait une petite casserole avec un œuf à l’intérieur pour que je lui fasse un œuf dur, ou un poêlon et du beurre pour un œuf miroir. Je partage avec vous cet exemple devenu obsolète parce qu’il ne mange plus du tout d’œufs. Si les aliments étaient des relations, je dirais qu’il est un monogame en série.
Pendant des années, le ketchup recouvrait tous ses plats, sans exception, allant du pâté chinois au confit de canard. Je traînais toujours dans mon sac des sachets de secours, au cas où nous mangions dans un restaurant qui n’en aurait pas. (Les sacoches des femmes sont en réalité des trousses d’urgence, d’où leur grosseur parfois démesurée.) Un jour, sans crier gare, il a enlevé la bouteille de ketchup de mes mains et l’a remise sur l’étagère de l’épicerie, en prenant soin de bien l’aligner. C’était la fin.
Le fromage a remplacé le ketchup pendant quelques années, avant d’être détrôné par la sauce soya, puis par le sel. Valmond découvre un « assaisonnement » à la fois. Ces changements dans ses habitudes alimentaires se sont faits sans un seul mot. Un léger mouvement de doigts, une inclinaison presque imperceptible de la tête ou le simple bruit d’un tiroir suffisent pour me faire comprendre ses désirs et ses besoins.
Valmond entretient la même relation avec les mots. Son premier fut wouf, wouf, même si nous n’avons pas de chien. Ensuite, il y a eu encore, ce mot passe-partout qui voulait tour à tour dire : « réchauffe mon plat », « épluche une orange », « ferme la porte », « j’ai chaud », « où sommes-nous ? » Ce mot a disparu quand bobo est arrivé. Je le revois encore venir vers moi, son polo dans les mains, disant « bobo » en me montrant les deux fentes sur les côtés. Avant de trouver ce mot, il avait dû endurer pendant des années l’inconfort de ces fentes : il en pleurait douloureusement, sans pouvoir nous dire que ces vêtements lui donnaient l’impression d’avoir deux coupures sur les hanches ou deux égratignures dans les yeux. Depuis bobo, je ne l’ai plus jamais habillé avec des polos.
Dans la même semaine, alors que je lui chantais pour la millième fois les deux seules berceuses que j’avais apprises pour ressembler aux mères de la télévision, Valmond a dit « bobo ». Je ne croyais pas qu’il s’adressait à moi, même si nous étions seuls dans la chambre. J’ai continué à chanter et c’est là que Valmond a posé sa main sur ma bouche, répétant encore une fois « bobo ».
J’ai découvert que Valmond, contre toute attente, avait une très bonne oreille musicale alors que sa mère chantait comme un pied. Depuis, quand je l’endors, par amour, je reste silencieuse. J’essaie même de ralentir mon rythme cardiaque, de souligner chaque battement, de porter chaque souffle.
Car je sais qu’il écoute mon cœur et y entend tous les mots.
