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Le goût du café

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07.03.2026

Le dicton dit : « Qui prend mari ou femme prend pays. » Moi, je dirais : « Qui prend Yves prend du café », car ce n’est pas du sang qui coule dans ses veines, mais bel et bien du café. 

J’avais goûté au café avant mes 53 ans, mais jamais bu plus de deux gorgées. Depuis Yves, il y a quatre ans, on peut me retrouver dans des cafés presque tous les jours. Nous commandons deux lattes. J’en prends une gorgée, et Yves s’occupe du reste. C’est notre moment de conversation, une bulle où nous refaisons le monde et dessinons la suite de nous.

Nos cafés du coin sont toujours très fréquentés, les tables y sont rapprochées. Nos échanges deviennent presque publics. Heureusement, personne ne s’intéresse à nos débats sur la rentabilité d’une librairie qui ne vend qu’un seul livre par semaine, sur l’ingéniosité de l’écureuil retrouvé dans le vide sanitaire après être passé par le toit ou pire encore, sur les mines de terres rares...

Aussi, le bruit du moulin à café et de la buse vapeur qui transforme le lait en nuage recouvre les voix autant que celui des chaises qui se placent et se déplacent selon les besoins. Cela dit, la plupart des clients sont seuls, absorbés par leur ordinateur et protégés par l’univers clos de leur casque d’écoute.

La semaine dernière, un père est arrivé avec son fils de 4 ans. Il l’a installé devant lui, avec un croissant et un chocolat chaud, avant de se plonger dans son téléphone. À la table voisine, un homme d’une quarantaine d’années travaillait sur son ordinateur portable, sans écouteurs, dos droit, très concentré.

Après la première gorgée de sa tasse, le garçon aux cheveux électriques s’est mis à regarder l’écran du voisin. Rapidement, il s’est approché et a commencé à poser des questions : « Est-ce que c’est un mur ? – Pourquoi tu bouges le comptoir ? – Comment tu fais pour changer de couleur ? – Tu n’aimes pas le jaune ?... »

Il était fasciné. Le voisin prenait le temps de répondre à chacune de ses questions. De temps à autre, le père rappelait son fils à l’ordre : « Ne dérange pas le monsieur. » Mais dès qu’il replongeait dans son téléphone, le garçon reprenait, avec des questions de plus en plus élaborées : « Pourquoi tu as ajouté une autre porte ? – Le couloir finit où ? – Il n’y a pas assez de crochets, parce que j’ai mon sac à dos et un autre pour le sport... »

Je suis restée jusqu’à la fin de leur rencontre, après le départ d’Yves. Je me disais que, si je les suivais assez longtemps, je verrais ce petit garçon construire des maisons, des routes et des ponts entre nous. Des liens.

J’aurais voulu remercier le voisin d’avoir transmis à la prochaine génération ses connaissances, et surtout, d’avoir nourri sa curiosité avec la patience des anges. Je voulais le féliciter, mais une pudeur inhabituelle m’en a empêchée. Comment pouvais-je embrouiller ce rayon de soleil qui les éclairait, qui les enveloppait ?

Je me suis tue, pour préserver le sublime.


© Le Journal de Montréal