La fermeture du détroit d’Ormuz, pire cauchemar du marché pétrolier
L’annonce par l’Iran d’une fermeture complète du détroit d’Ormuz représente le pire scénario imaginable pour le marché pétrolier. C’est précisément pour se prémunir contre une telle éventualité que les États-Unis maintiennent, depuis les années 1980, une présence militaire soutenue dans la région. Nul doute que la levée d’un tel blocus deviendrait aussitôt la priorité stratégique numéro un à Washington.
Depuis des décennies, le détroit d’Ormuz, couloir maritime large d’à peine 50 km à son embouchure, constitue le principal point de vulnérabilité pour l’approvisionnement pétrolier mondial. Près du cinquième du pétrole et du gaz consommés dans le monde y transite chaque jour. Aucun autre corridor énergétique ne concentre à ce point vulnérabilité géographique, rivalités militaires et dépendance économique.
C’est pourquoi le bloc iranien pose des risques significatifs pour l’économie mondiale si un blocage perdure.
L’importance de ce détroit explique l’obsession stratégique américaine pour le golfe Persique. Dans les années 1970, la doctrine des « Two Pillars », associée au président américain Richard Nixon, confie à deux grands producteurs d’or noir, l’Arabie saoudite et l’Iran, le rôle de rempart contre l’influence soviétique et de garants de la sécurité des flux pétroliers.
En 1979, la révolution iranienne balaie complètement cette architecture. L’année suivante, en 1980, préoccupé par la vulnérabilité énergétique américaine, le président Jimmy Carter formalise une doctrine qui porte son nom : « Toute tentative d’une puissance extérieure de prendre le contrôle de la région du Golfe persique sera considérée comme une attaque contre les intérêts vitaux des États-Unis, et sera repoussée par tous les moyens nécessaires, y compris la force militaire. »
La révolution iranienne survient dans un contexte énergétique particulièrement défavorable pour Washington. Les États-Unis dépendent alors de plus en plus du pétrole importé de la région : leurs importations passent de moins de 500 000 barils par jour en 1970 à plus de 2,4 millions de barils par jour en 1979.
Élu en 1981, dans le contexte de la guerre Iran-Irak (1980-1988), le président Reagan place explicitement la protection de cette voie maritime névralgique sous responsabilité américaine. Les États-Unis consolident alors un réseau de bases militaires, dans les pays riverains du golfe Persique, avec le déploiement permanent de dizaines de milliers de soldats.
Depuis, le détroit d’Ormuz a connu des incidents et des escarmouches, mais toujours contenus. Jamais le seuil d’un blocage n’a été franchi.
La conjoncture actuelle est donc la plus inquiétante des quatre dernières décennies. Une interruption significative des flux, s’il se prolonge, fera bondir les prix du brut, ravivera l’inflation et pèsera lourdement sur des économies occidentales déjà fragilisées par des tensions commerciales.
Des amortisseurs existent néanmoins. Les pays membres de l’Agence internationale de l’énergie qui ont le statut d’importateurs nets sont tenus de détenir des réserves stratégiques équivalentes à 90 jours d’importations. Ces stocks peuvent être libérés pour amortir un choc temporaire.
Par ailleurs, la Chine a accumulé d’importantes réserves ces derniers temps, profitant notamment de rabais sur des bruts sous sanctions (Iran, Russie, Venezuela). Ce coussin lui offre une marge de manœuvre appréciable en cas de perturbation.
Les États-Unis disposent de stocks stratégiques, largement mis à contribution en 2022 par le gouvernement Biden afin d’atténuer la flambée des prix de l’énergie consécutive à l’invasion russe de l’Ukraine.
L’autre variable clé demeure l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis disposent de capacités excédentaires. En cas de rupture partielle des flux, ils pourraient injecter davantage de barils sur le marché. Mais aucune capacité disponible ne compenserait pleinement une fermeture totale d’Ormuz.
Un blocage durable est-il plausible ? Stratégiquement, il serait extrêmement coûteux pour tous. L’Iran s’expose maintenant à une riposte militaire et verra ses propres exportations paralysées. Les États-Unis pourraient faire face à une flambée des prix de l’essence, variable politiquement explosive. L’histoire américaine montre à quel point le prix à la pompe influence la popularité présidentielle.
Un blocus prolongé demeure donc peu probable. Mais dans le climat actuel, le simple fait qu’un tel épisode se soit produit suffira à maintenir une prime de risque élevée sur le marché pétrolier, désormais aux prises avec sa plus grande vulnérabilité.
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