Libre opinion | Le quatrième pouvoir face à la maison qui brûle
Je me suis levé ce matin de bonne humeur, mais cela n’a pas duré. Tout a basculé à la lecture d’un titre : « Le réchauffement planétaire s’accélère plus vite que prévu ». L’article est sans appel : depuis 2015, le rythme du réchauffement a presque doublé. Dix ans à peine après l’Accord de Paris, la réalité nous rattrape à une vitesse fulgurante. Surpris ? Oui et non.
Je m’inquiète. La planète brûle, littéralement. Elle est aux soins intensifs. Toutes nos énergies devraient être consacrées à ce combat. Or, pendant ce temps, on se dispute, on s’accuse, on s’entredéchire et, dans trop de coins du monde, on se fait encore la guerre.
On devrait tous, dans un élan spontané, descendre dans la rue pour dire : assez ! Mais cela relève de la science-fiction. Le dirigeant du pays le plus puissant de la planète nie l’ampleur du problème. Donald Trump n’est certes pas le seul responsable, mais il incarne une posture politique qui freine l’action collective au moment même où chaque année compte.
Pendant ce temps, nous regardons la maison brûler en nous préoccupant du prix de l’essence à la pompe. Cela me rappelle Tex Lecor : « Tant qu’il m’restera quequ’chose dans l’frigidaire / j’prendrai l’métro, j’fermerai ma gueule pis j’laisserai faire. » Autrement dit : tant que le frigo n’est pas vide, on se tait. Mais que ferons-nous lorsqu’il le sera ?
Dans nos démocraties, les médias sont le « quatrième pouvoir ». Leur rôle est de surveiller les gouvernements, de révéler les abus et d’éclairer l’opinion publique. Ils constituent un contre-pouvoir indispensable face au législatif, à l’exécutif et au judiciaire. Or, quel rôle ce quatrième pouvoir doit-il jouer face à l’urgence climatique ?
Les scientifiques ont fait un travail colossal. Depuis des décennies, ils accumulent les données et confrontent les hypothèses. Les études convergent : le réchauffement s’emballe. Les climatologues ont, pour ainsi dire, écrit la partition. Mais une partition ne produit de musique que si quelqu’un la joue.
Aujourd’hui, les journalistes sont les mieux placés pour interpréter cette partition dans l’espace public. Ils peuvent interpeller les dirigeants, poser les questions qui dérangent et les ramener vers leurs responsabilités premières : assurer le bien-être actuel et futur des populations. Pourtant, la crise climatique apparaît trop souvent comme un dossier parmi d’autres, coincé entre l’économie partisane et les faits divers. On interpelle rarement les élus avec la persistance que la gravité du sujet commande.
La maison brûle et la science ne laisse plus place au doute. Le rôle du journalisme doit évoluer, non pour devenir militant, mais pour être à la hauteur de l’enjeu historique. Informer ne signifie pas seulement rapporter les faits ; cela signifie rappeler les responsabilités. Les journalistes pourraient, en quelque sorte, enfiler la toge et devenir les avocats de la planète, les avocats de notre avenir collectif. Non pas pour dicter des politiques, ce qui appartient aux élus, mais pour s’assurer que ceux-ci ne puissent pas se dérober trop facilement devant l’évidence scientifique.
Si le quatrième pouvoir a un sens, c’est précisément dans ces moments où l’histoire hésite entre l’aveuglement et la lucidité. Faut-il vraiment attendre que le patient soit mort pour confirmer le diagnostic ? Les scientifiques l’ont posé depuis longtemps et les remèdes existent. Ce qui manque, c’est la volonté d’agir. Il est temps que le quatrième pouvoir se manifeste pleinement et qu’il rappelle, jour après jour, que la maison brûle et que nous habitons tous à la même adresse.
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