Théâtre et tabou
J’avais besoin, moi aussi, d’en parler avec vous. Même si les critiques ont été écrites, que beaucoup d’encre a coulé et que les premières représentations de la pièce sont terminées. Par ailleurs, je dois le déposer d’emblée devant vous : je serai tout sauf objective ici. Comme toujours, dirons-nous peut-être, puisque chacune de mes chroniques est écrite avec un « je » qui assume le lieu d’où il parle, n’offrant pour seule protection que le dévoilement le plus transparent possible dudit lieu.
Je commence donc avec ce bel aveu d’amitié qui, depuis près de 35 ans, me lie à l’acteur et metteur en scène François Bernier, qui vient de commettre la fameuse pièce Club sandwich mayonnaise à partir du texte de Manuelle Légaré à l’Usine C. Si l’expression « meilleur ami » colle à quelqu’un, c’est à lui que je la dédierais sans hésiter, parce que François a seulement toujours été là. Toujours. Et qu’il y a de ça dans l’amitié qui dure, cette forme de présence qui transcende les années, les amours qui passent, les grands moments de fête, les éclats de rire, les naissances, la maladie aussi.
François pleure avec moi quand je suis malade et je pleure quand il me dit qu’il va avoir un enfant. Je l’ai toujours admiré pour son intelligence folle, sa créativité et cette chose qu’on partage depuis le début de notre lien et qui lui avait fait écrire dans mon album de finissants : « On est pareils, toi et moi, tu critiques toujours. Je t’aime. »
Oui, déjà adolescents, nous partagions cette envie de regarder les tabous de notre société droit dans les yeux, de les retourner en leur envers pour enfin y révéler tous les mondes qui fourmillaient au-dessous. Ça s’est toujours vécu, pour lui autant que pour moi, comme un flair, un trait de caractère possiblement insupportable pour bien des gens qui nous entouraient, comme une incapacité à danser en rond dans le noir des choses, étant trop sensibles aux appels de phare qui nous provenaient des angles morts, qu’on dise enfin du vrai, même, et surtout, s’il est déplaisant.
Et c’est à partir de cet angle que j’ai envie de revenir, à mon tour, sur cette pièce de théâtre, parce que le grand débat entourant l’aide médicale à mourir au Québec est loin, lui, d’être terminé. Enfin, je le souhaite. Et que c’est peut-être ce que j’ai le plus apprécié de la démarche des gens de Porte-Parole, de François et de Manuelle dans cette pièce ; le fait qu’il ait officiellement été ouvert, ce débat tout auréolé de ce qu’on appelle, dans mon monde, un tabou.
Oui, parce que, lorsqu’il y a tabou autour de certains sujets, nous reconnaissons, dans la manière dont les gens « en parlent sans en parler vraiment », toute une série de dispositifs langagiers, qui disent, oui, oui, mais tout en continuant de recouvrir les choses, de les nommer en prenant bien soin de les refermer rapidement, afin qu’on ne se mette pas trop à les penser profondément, qu’on se rassure, qu’on se conforte, qu’on n’ose pas ébranler les colonnes de certains temples.
Ce qui ne peut être reconnu ne peut pas non plus être pleinement pensé.
En participant ensuite à la discussion post-représentation de la pièce, puis en lisant les différentes réactions qui l’ont suivie, c’est bien à cela que j’ai eu l’impression d’assister : à une série de comportements qui témoignaient d’abord et avant tout du fait qu’il est tout simplement problématique de « parler » de l’aide médicale à mourir. Raconter les histoires positives, célébrer le progressisme de notre société qui permet aux gens de mourir dans la dignité, rappeler qu’il est intolérable d’assister à de lentes agonies dans les pays qui n’ont pas accès à ce geste, tout cela est permis et encouragé actuellement.
Mais voilà, le fait qu’il faille inlassablement redire que nous sommes bien d’accord avec tout cela, que cela est juste et bon, qu’il ne s’agit pas ici de remettre en question le bien-fondé de la chose, avant de pouvoir glisser, rapidement, pas trop longtemps, mais juste un peu peut-être, les questions problématiques que nous observons, aussi, sur le terrain, dans la concrétude des choses, au bout de dix ans de l’application de cette loi, relève précisément de la mécanique langagière associée au tabou.
Des personnes mal à l’aise avec l’aide médicale à mourir, il en existe, et beaucoup plus qu’on ne l’entend. Ces personnes se voient rapidement marginalisées, réduites ou amalgamées à des questions soit religieuses, soit conservatrices, soit déconnectées de la réalité. J’ai reconnu là des mécaniques en tous points semblables à celles observées autour des sujets entourant la naissance non médicalisée, comme si, aux deux bouts de l’élastique existentiel que sont la naissance et la mort, il était impossible de remettre en question, profondément, intelligemment, la manière dont nous procédons.
Au cours des quatre dernières années, dans le travail entourant cette thèse à jamais inachevée dont je vous parlais il y a deux semaines, je me suis justement immergée dans ces lieux auréolés de non-dits en médecine. Il y a des choses dont on ne peut pas parler aisément, en médecine, notamment de la souffrance existentielle des médecins, je m’en suis bien rendu compte, mais aussi de certaines structures de pouvoir plus ou moins apparentes, qui placent la figure du médecin à un certain endroit, disons, plus vers le haut que vers le bas, dans la grande pyramide décisionnelle de nos systèmes de soins de santé. Remettre en question la manière dont l’aide médicale à mourir est prodiguée au Québec, c’est donc aussi remettre en question un certain pouvoir.
Autre marqueur du tabou.
« Le pouvoir produit ; il produit du réel ; il produit des domaines d’objets et des rituels de vérité », écrivait Michel Foucault.
Critiquer l’aide médicale à mourir, c’est toutefois, il me semble, simplement agir en société mature, saine, et qui, se sachant dotée d’un grand privilège progressiste, oui, soit celui d’abréger les souffrances inutiles de certains humains, a forcément aussi l’obligation de garder vivant le débat éthique entourant la manière, la mécanique, les possibles abus et les angles morts de cette pratique.
C’est le fait précis de ne pas pouvoir le faire qui m’inquiète bien davantage que n’importe quel contenu qui pourrait être soulevé par la suite.
La possibilité d’échanger librement sur nos malaises, c’est ce que le théâtre a permis, cette fois. Et on a tout de suite observé les tentatives de refermer rapidement la parenthèse, comme s’il était dangereux de parler, seulement.
Et, pour moi, comme pour François, j’en suis certaine, qui « critiquons toujours » depuis nos 12 ans, il y a là tous les éléments nécessaires à attiser notre furieux désir de dire, et d’entendre ce qui ouvrira davantage plutôt que tout ce qui tentera de refermer rapidement, trop rapidement.
Et vous, si je vous demandais ce qu’il y a à dire qui ne se dit pas facilement autour de cet acte, que diriez-vous ? nplaat@ledevoir.com
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
