Petite histoire humaine
Je n’ai jamais vraiment su bien dire ni les dates ni la chronologie de cette histoire. Je ne sais souvent pas très bien la raconter moi-même. Je n’en connais que le frisson, la posture qu’elle m’a léguée, la trace qui me fait me tenir d’une manière dans le monde, comme si j’étais née de ce moment précis de l’histoire, même si elle ne m’est pas arrivée à moi, même si elle a été vécue longtemps avant ma naissance.
Elle m’a été racontée en fragments, par une personne qui avait elle-même, auparavant, longtemps après les faits, cueilli dans l’intimité le récit premier. Mille fois, je me suis imaginé la scène, celle où il lui raconte, à elle, et où il prononce lentement chacun des mots, dans ce français qu’il n’avait jamais su dépouiller complètement des accents anguleux de sa première langue. Je l’imagine, elle, recevoir cette parole comme une enfilade de petits trésors douloureux, dont elle aurait mesuré le prix, le poids, la qualité, sachant bien qu’il ne serait pas question ici d’interrompre le flot, de poser davantage de questions, de commenter, mais bien de se taire et de soutenir la charge.
Je l’imagine l’écouter en l’aimant, parce qu’elle l’aimait, tendrement, rageusement, entièrement, et qu’il avait tant besoin de cet amour-là. En lui racontant d’où venait sa brisure, sa survivance, sa violence, il lui confiait la racine de son être et elle savait qu’elle serait sa terre, encore davantage. Il avait quitté le pays qui l’avait presque tué, l’avait choisie, elle, pour s’enraciner plus encore dans ce qui deviendrait son pays de l’après, celui de mon père, puis le mien, plus tard.
Je l’imagine pleurer un peu, lui qui ne montrait jamais rien qui aurait pu révéler quoi que ce soit de fragile. Pourtant, il avait bien dû pleurer........
