Le «gros bon sens» ou la défaite organisée de la pensée
Il y a des slogans qui, à force d’être répétés, deviennent des armes. Le « gros bon sens » est de ceux-là. Il ne sert pas seulement à convaincre ; il sert à congédier. Congédier la nuance. Congédier l’analyse. Congédier le temps long. Congédier, surtout, l’idée que gouverner est une activité tragique au sens noble : tenir ensemble des exigences contradictoires, arbitrer sans humilier, décider sans mentir, rendre des comptes sans maquiller.
Au Québec, les défaillances de la Coalition avenir Québec ont fini par donner à cette formule sa forme véritable, car l’échec n’apparaît plus comme un accident, mais comme un symptôme. Les difficultés répétées de grands projets numériques, les paris industriels présentés comme des évidences, l’épuisement chronique des réseaux publics, la tentation récurrente du « transfert » vers le privé : tout cela dessine une cohérence.
Ce n’est pas tant une série de fautes isolées qu’un rapport au politique. Un rapport qui croit en la solution simple avant de consentir au diagnostic. Un rapport qui préfère l’assurance au jugement. Un rapport qui transforme la communication en gouvernance.
Là où la pensée démocratique exige une délibération, le « gros bon sens » offre un réflexe. Là où la responsabilité exige de la transparence, il offre une impression de maîtrise. Là où l’administration exige du pilotage, il offre une mise en scène du contrôle.
Le fiasco SAAQclic, documenté par la vérificatrice générale, illustre ce mécanisme : hausse de coûts d’une ampleur considérable, mise en service chaotique, bénéfices non atteints et reddition de comptes susceptible de donner une impression trompeuse de suivi malgré les retards et les problèmes de qualité. On n’est pas devant une simple panne ; on est devant la logique d’un pouvoir qui veut paraître gouverner, et qui finit par se faire gouverner par la réalité.
Le même régime de vérité se retrouve dans les grands récits économiques. L’État moderne a besoin d’une politique industrielle. Mais il a besoin, encore plus, de discipline du risque : conditions, transparence, reddition de comptes, scénarios de sortie, refus de confondre l’événement médiatique et la décision rationnelle.
Or, Reuters rapportait, au sujet de Northvolt, un épisode où la fragilité financière et les procédures judiciaires rendaient soudainement très coûteuse — symboliquement et politiquement — une promesse vendue comme allant de soi, tout en rappelant les engagements publics majeurs déjà consentis. Ici, le problème n’est pas de vouloir ; c’est de croire qu’il suffit de vouloir.
Cependant, la clé la plus décisive se situe ailleurs : dans la manière dont un gouvernement se comporte devant l’épreuve fondamentale de sa légitimité, c’est-à-dire les services publics. Sur ce terrain, la tentation de la privatisation est souvent présentée comme du réalisme. Or, le gouvernement du Québec reconnaît, en matière de main-d’œuvre en santé, que limiter le recours aux agences privées vise notamment la stabilité des équipes et la réduction des coûts.
Ce détail vaut plus qu’un long discours : il indique qu’une « solution » privée, tolérée ou encouragée, peut devenir elle-même un facteur d’instabilité et de dérive budgétaire, au point que l’État doit ensuite revenir en arrière pour limiter les dommages.
Pendant que l’on jongle avec ces expédients, l’État décrit officiellement son réseau de santé comme confronté à des obstacles structurels : accès difficile, pénuries, systèmes d’information désuets, manque d’autonomie sur le terrain, difficulté à répondre assez vite aux besoins. Qu’un gouvernement au pouvoir puisse formuler un tel diagnostic en dit long sur le décalage entre la promesse gestionnaire et l’expérience vécue.
Jacques Lazure, dans Abolir les partis politiques, soutient que la logique partisane tend à faire de la conquête du pouvoir une finalité, à subordonner l’intérêt public aux impératifs d’image, et à réduire les élus à des fonctions disciplinées par la machine partisane plutôt qu’à des consciences délibérantes.
On peut contester son remède. Mais son diagnostic offre une grille : quand la politique devient un art de conserver le pouvoir, elle se met à préférer l’apparence de la compétence à l’épreuve de la compétence. Elle devient, littéralement, une administration de la façade.
Le « gros bon sens » est le carburant idéal de cette dérive. Il permet de dévaluer le savoir quand il est contraignant, de mépriser la complexité comme si elle était une manœuvre, de confondre l’accélération et l’efficacité, de prendre la simplicité pour un critère de vérité.
Or, la simplicité n’est pas la vérité ; elle est parfois son camouflage. Surtout en administration publique, où la justice d’accès, la continuité du service, la protection des plus vulnérables, la robustesse des systèmes et la transparence des décisions exigent précisément ce que le slogan veut abolir : de la méthode, de la rigueur, du temps, des contrepoids.
La conclusion devrait alors être posée comme une ligne de crête éthique. Lorsqu’un parti prétend vouloir gouverner et, dans le même geste, annonce qu’il transférera au privé une part décisive des services publics, il ne propose pas une modernisation : il confesse une incapacité.
Gouverner, ce n’est pas déléguer son impuissance. Réformer, ce n’est pas sous-traiter l’obligation politique. Et si le discours de la privatisation revient comme une évidence, il faut le traiter pour ce qu’il est trop souvent : l’aveu que l’on ne sait plus faire fonctionner ce dont on demande la garde. Voilà pourquoi les partisans de ce programme devraient, au minimum, renoncer à la prétention de parler au nom de la compétence. Et voilà pourquoi la société civile, si elle tient à l’idée même de bien commun, ne peut accueillir ce projet comme une option neutre. Face au démantèlement tranquille du commun, la neutralité n’est pas une prudence : c’est une abdication.
Le « gros bon sens » promettait de gouverner sans idéologie. Il aura surtout gouverné sans pensée. Et quand la pensée recule, ce n’est pas seulement la politique qui se dégrade : c’est la dignité collective qui s’amenuise, parce que le monde du commun, auquel je m’identifie, cesse d’être une tâche et devient un fardeau dont on cherche à se débarrasser.
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