Redonner l’équité sociale à l’école
Il y a quelque chose d’émouvant dans la publication récente du Livre blanc citoyen sur l’éducation, une initiative du collectif Debout pour l’école. Émouvant, parce que ce document inspirant est le fruit d’un élan civique hors de l’ordinaire, porté par des passionnés de l’éducation, qui refusent de se résigner au silence. Mais la publication de ce texte est aussi tristement révélatrice du vide laissé par ceux qui devraient occuper ce terrain fondamental : les élus. Ce silence politique est assourdissant.
La nature de la démarche a de quoi impressionner. En 2023, Debout pour l’école a organisé des forums citoyens sur le thème « Parlons éducation », qui ont réuni quelque 2500 personnes au Québec. Des ateliers jeunesse ont donné la parole aux élèves, qui sont au cœur de l’initiative. Des consultations ont permis d’entendre 2000 personnes de plus sur le sujet de l’éducation. Ce livre blanc rigoureux, bien documenté, porte donc réellement la voix de citoyens engagés autour de l’importance de l’éducation. Ce seul fait d’armes mérite respect et admiration.
Le résultat est à la hauteur de l’effort. Le Livre blanc trace neuf grandes orientations et formule quatre revendications concrètes, claires, exigeantes : un réseau scolaire uniforme, sans règles différentes pour le public et le privé ; une gouvernance plus démocratique ; les moyens d’une éducation de qualité ; la tenue d’États généraux sur l’éducation. Symbole suprême d’une continuité historique, sa préface est signée par le regretté Guy Rocher, qui a participé au fondateur rapport Parent. Son constat est sans appel : « Le système d’éducation du Québec […] a peu à peu perdu ses repères en matière d’équité sociale. Il est grand temps d’y remédier. »
Les problèmes décrits par les citoyens sont bien réels. Enseignants épuisés qui désertent la profession. École à trois vitesses. Tyrannie de la gestion axée sur les résultats. Revendications constantes pour rehausser le niveau d’investissement dans le réseau scolaire. Parmi les urgences recensées, l’une s’impose de manière particulière, et il s’agit de la situation des élèves en difficulté, dont le nombre ne cesse de croître dans les classes, alors que les ressources diminuent ou, au mieux, stagnent. Orthophonistes, psychologues, éducateurs spécialisés : les listes d’attente s’allongent, et les enseignants se retrouvent seuls devant des réalités qui dépassent leur formation initiale. Les enfants les plus vulnérables en paient le prix.
Le principe de l’inclusion, auquel le Québec adhère encore selon sa Politique de l’adaptation scolaire (adoptée en 1999), suppose une adaptation de l’école et de la classe aux besoins particuliers de l’élève. « Cependant, par manque de personnel, de moyens financiers et d’efficacité administrative, le droit à l’égalité en éducation de nombreux élèves n’est pas respecté », soulignent les auteurs du Livre blanc. Cette politique devrait être revue.
Posons la question qui fâche : comment donc se fait-il que des citoyens, de guerre lasse, en soient rendus à se charger de cette consultation, pour faire porter leur voix le plus loin possible ? Pourquoi un collectif de passionnés, sans mandat électif, sans ressources gouvernementales, a-t-il dû consulter des milliers de Québécois, synthétiser leurs paroles et rédiger un document de politique éducative ? La réponse est amère : parce que le gouvernement, lui, ne l’a pas fait.
La Coalition avenir Québec (CAQ) avait pourtant fait de l’éducation l’une de ses grandes priorités, affichée dès 2018. Or, alors que s’achève son deuxième mandat, la CAQ a doucement effacé l’éducation de ses discours officiels. Le bilan final n’est pas glorieux. Les urgences demeurent non résolues, et la volonté politique, elle, s’est étiolée en chemin. La ministre de l’Éducation, Sonia LeBel, travaille sûrement d’arrache-pied sur le terrain, un travail de première ligne essentiel. Elle a indiqué qu’elle ne secouerait pas le réseau par une énième réforme pour se concentrer plutôt sur les nombreux chantiers en cours. On gagnerait toutefois à l’entendre davantage exprimer l’importance de l’éducation pour son équipe politique.
La substitution d’une initiative civique à l’action politique est le symbole d’une vitalité démocratique formidable, certes, mais aussi d’un dysfonctionnement. Un gouvernement qui se dégage de la responsabilité de penser collectivement les grands services publics fonctionne en déconnexion avec sa base. On le voit ici en éducation, mais cela est aussi vrai dans les champs du logement, de la santé, des services sociaux. En effet, dans l’absolu, c’est à l’État d’organiser des forums, de susciter la délibération, de synthétiser les savoirs citoyens et de les traduire en politiques publiques cohérentes. La personne qui prendra le pouvoir en octobre 2026 inscrira-t-elle l’éducation comme priorité et aura-t-elle surtout le courage politique de tout faire pour permettre à l’école québécoise de retrouver ses repères en matière d’équité sociale, comme le souhaitait Guy Rocher ?
Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.
