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Idées|Au-delà des vœux pieux, il y a urgence d’agir pour notre souveraineté numérique Laurence Guénette, Mathieu Gauthier-Pilote, Christian Daigle, Martin Trudel et Daniel Goyette

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11.04.2026

Le récent rapport de la Commission d’enquête sur la gestion de la modernisation des systèmes informatiques de la Société de l’assurance automobile du Québec sur les déboires du projet SAAQclic a eu l’effet d’un électrochoc. Sentant la soupe chaude, le ministère de la Cybersécurité et du Numérique (MCN) a rendu public, juste avant la publication du rapport, son « Énoncé de politique de souveraineté numérique ». Si les intentions du ministre Gilles Bélanger semblent louables, une question demeure : s’agit-il d’une véritable vision d’avenir ou d’une simple opération de diversion politique ?

Cesser de financer notre propre dépendance

Depuis 20 ans, les avertissements du Vérificateur général du Québec s’accumulent et sont ignorés. Pendant que nous jasons de souveraineté numérique, nous continuons d’enchaîner l’État québécois à des géants technologiques étrangers. Le cas du Dossier santé numérique (DSN) confié à la multinationale américaine Epic Systems est l’exemple flagrant de cette contradiction. Comment prétendre à l’autonomie tout en confiant nos données les plus sensibles et le développement de services à des monopoles étrangers rigides et coûteux ?

Selon un reportage récent de Radio-Canada et un autre du Devoir, le DSN battrait de l’aile. Les retards et les dépassements de coût s’accumulent. Les problèmes de traduction de l’anglais au français créeraient des enjeux de sécurité pour les patients. On imposerait un modèle américain de transformation numérique mal adapté à la réalité québécoise, orienté vers le réseau hospitalier au détriment des autres services de santé et de services sociaux. Certains experts affirment qu’il aurait été préférable de fédérer les systèmes existants afin de les rendre compatibles entre eux (ce qu’on appelle interopérabilité) en établissant des standards ouverts, plutôt que d’opter pour un mégaprojet mur à mur basé sur un seul logiciel propriétaire, comme ce fut le cas pour SAAQclic.

Quatre piliers pour une réelle émancipation

Pour que la souveraineté numérique ne soit pas qu’un slogan à la mode, le gouvernement doit modifier substantiellement son approche.

D’abord, il faut miser sur l’expertise interne plutôt que seulement sur des firmes privées externes. Le MCN doit devenir le véritable maître d’œuvre de la transformation numérique. Cela passe par une révision en profondeur des conditions d’emploi en technologies de l’information (TI) au sein de l’État québécois pour attirer et retenir nos talents au sein de la fonction publique, plutôt que de dépendre de consultants privés à prix d’or.

Ensuite, il faut mettre fin aux mégaprojets opaques, monolithiques et risqués. Nous prônons plutôt une approche agile, c’est-à-dire des projets plus petits, mutualisés, utilisant des logiciels libres et des standards ouverts. C’est la seule façon de garantir l’interopérabilité et la sécurité de nos systèmes à long terme, tout en supportant une diversité de solutions adaptées aux divers besoins.

Puis, nous devons prioriser l’innovation d’ici. Des solutions québécoises existent. La plateforme Opal conçue au Centre universitaire de santé McGill (CUSM) prouve qu’il est possible de créer des outils performants en code ouvert, centrés sur le patient. Dans une récente intervention dans Le Devoir, John Kildea, responsable du projet, résumait bien la situation : « La souveraineté numérique ne se décrète pas : elle se construit en développant et en déployant des infrastructures numériques publiques qui permettent de conserver localement les données, les technologies et l’expertise. » Le financement public d’Opal est compromis. L’équipe de recherche qui l’a développée depuis 2014 pourrait être dissoute dans les prochaines semaines. C’est un gaspillage de fonds public.

En plus, depuis 25 ans, conjointement avec le CHU de Grenoble, en France, le CHU de Québec-Université Laval a également développé le Dossier clinique informatisé (DCI) Cristal-Net. Développé en collaboration avec des équipes du réseau de la santé et des services sociaux, il facilite la pratique du personnel professionnel et favorise la qualité et la continuité des soins et des services. Rappelons que l’ancien ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette, avait décidé de confier la conception des DCI à un seul fournisseur, Cristal-Net, fin 2015. L’ancienne ministre Danielle McCann changera la donne plus tard et permettra aux établissements d’utiliser le DCI de leur choix.

Enfin, la collaboration entre gouvernements offrant des services semblables à leur population respective est une nécessité. Le Québec doit s’intéresser à ce qui se passe dans le monde, principalement en Europe (France, Danemark, Allemagne), où des gouvernements collaborent et mutualisent leur développement de solutions numériques sur mesure pour améliorer la prestation de services publics.

La souveraineté numérique n’est pas qu’une question technique, c’est une question de démocratie et de droits. Allons-nous continuer à subir la mainmise des GAFAM sur nos services numériques et l’influence politique des États-Unis avec des lois extraterritoriales sur les données ? Ou allons-nous enfin bâtir un écosystème numérique par des Québécois et qui appartient aux Québécois ? Pourquoi chercher ailleurs ce que nous développons déjà mieux chez nous ? Qu’adviendra-t-il de ces expertises locales développées avec nos fonds publics ?

Plus de 120 organisations et 1300 citoyens ont signé une déclaration en appui à la campagne pour la souveraineté numérique du Québec « Reprenons le contrôle de nos données ».

Le gouvernement a toutes les cartes en main pour agir. Il dispose du MCN, une entité qui a le potentiel d’agir, pourvu qu’on lui donne les moyens législatifs et les ressources humaines et financières de ses ambitions. Monsieur le Ministre, l’heure n’est plus aux énoncés, mais à l’exécution. La campagne électorale en octobre prochain permettra aussi de mesurer le degré d’engagement des différents partis politiques à ce sujet.

* Ont aussi cosigné cette lettre : Éric Gingras, président de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) ; Déreck Cyr, président de la Fédération de la santé du Québec (FSQ-CSQ) ; Samuel Sicard, président du Conseil provincial des affaires sociales (SCFP-FTQ) ; Jessica Goldschleger, présidente de la Fédération des professionnèles (FP-CSN) ; Judith Huot, 1re vice-présidente de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN) ; Françoise Ramel, vice-présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ).

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