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Les libéraux lâcheront-ils Radio-Canada?

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06.03.2026

Il ne s’agit sans doute pas d’une coïncidence que les deux séries dramatiques canadiennes qui se sont le plus illustrées à l’étranger ces derniers temps n’ont été produites ni par Radio-Canada ni par son pendant anglophone. Le succès dont tout le monde parle, Heated Rivalry (Rivalité passionnée), est une production du service de diffusion en continu Crave, propriété de Bell Media. Il en est de même pour Empathie, la série francophone qui a séduit les critiques des deux côtés de l’océan Atlantique.

Ces deux séries, qui ont bénéficié du financement du Fonds des médias du Canada, sont le fruit de la nouvelle stratégie adoptée par Bell Media, aussi propriétaire des réseaux de télévision conventionnelle CTV et Noovo, visant à rentabiliser ses investissements dans le contenu canadien.

Afin de concurrencer Netflix, Amazon et autres plateformes américaines qui accaparent une grande part du marché canadien ces dernières années, Bell Media investit dans les séries dramatiques canadiennes qui peuvent être vendues à des diffuseurs étrangers. Il faut ainsi non seulement développer des séries en fonction des audiences locales, mais repousser les limites. Il faut surtout oser.

Même le ministre de l’Identité et de la Culture canadiennes, Marc Miller, en est venu à cette conclusion en chantant récemment les louanges de ces séries de Crave. « Je pense qu’il est important de noter que des émissions comme Heated Rivalry ne devraient pas être l’exception, mais plutôt la règle », a-t-il affirmé le mois dernier devant le Comité permanent du patrimoine canadien de la Chambre des communes. « J’encourage tout le monde à regarder la série Empathie, qui bat des records. C’est une production canadienne. Je pense qu’il faut toujours, sans trop s’ingérer, embrasser le risque que les producteurs prennent en faisant de telles émissions et se fier à leurs instincts. »

Cette déclaration prend tout son sens à la lumière du débat entourant le financement de CBC/Radio-Canada par le gouvernement libéral de Mark Carney.

Rappelons que l’un des premiers gestes qu’a posés M. Carney en arrivant au pouvoir, il y a un an ce mois-ci, fut d’annoncer une bonification de 150 millions de dollars du budget du diffuseur pour l’année 2025-2026, rehaussant ainsi son financement fédéral à près de 1,6 milliard de dollars à la veille des élections fédérales. En pleine campagne électorale, le gouvernement Carney a aussi promis d’augmenter graduellement le financement de CBC/Radio-Canada pour atteindre la moyenne par habitant obtenue par les diffuseurs publics dans les pays du G7, sans toutefois établir une échéance précise.

Or, selon le budget de dépenses 2026-2027 publié la semaine dernière par le Conseil du Trésor, Ottawa ne reconduit ni les 150 millions de dollars supplémentaires accordés l’an dernier ni les 42 millions additionnels octroyés par l’ancien gouvernement de Justin Trudeau afin de combler la perte de revenus publicitaires lors de la pandémie. Selon les crédits votés pour 2026-2027, le financement fédéral retombe ainsi à environ 1,4 milliard de dollars.

Rien n’empêche le gouvernement Carney de rehausser le financement du diffuseur public en cours d’année. Or, ce serait malavisé de verser davantage de fonds publics à CBC/Radio-Canada avant de procéder à la révision de son mandat, vieux de 35 ans, comme les libéraux promettent de le faire depuis leur arrivée au pouvoir en 2015.

La part d’auditoire de CBC dans le marché de la télévision linéaire au Canada anglais est retombée à 3,6 % au dernier trimestre de 2025, comparativement à 4,7 % en 2024, selon le dernier rapport trimestriel du diffuseur public. Radio-Canada se porte mieux, avec une part d’audience de 20,6 % dans le marché francophone. Il s’agit néanmoins d’une baisse d’un point de pourcentage par rapport à 2024. À vrai dire, tant les réseaux anglais que français sont en perte de vitesse alors que les façons de consommer du contenu dramatique et de l’information évoluent rapidement.

Lors d’un passage devant le Comité permanent des finances, le mois dernier, le ministre Miller a défendu l’existence de CBC/Radio-Canada dans un univers médiatique où les Canadiens auraient de la difficulté à séparer le vrai du faux. « Au sein de l’environnement médiatique dominant et sur les plateformes en ligne, il y a beaucoup de mésinformation et de désinformation qui se répand », a-t-il dit alors. « Pour être une lueur d’espoir dans ce qui est parfois un vomitoire, il faut un radiodiffuseur indépendant qui a des ressources — souvent soutenu par l’État, mais sans l’influence de l’État… — et, dans notre contexte de pays bilingue, qui offre du contenu en anglais et en français. »

M. Miller s’est retrouvé sur la sellette en raison d’une note interne de Patrimoine canadien obtenue par Blacklock’s Reporter selon laquelle le rôle de CBC/Radio-Canada serait de favoriser la « cohésion sociale » afin de contrer la polarisation grandissante de la population canadienne. Devant le Comité du patrimoine canadien, la députée conservatrice Rachael Thomas a pressé le ministre Miller d’offrir sa définition de la cohésion sociale tout en faisant remarquer que « la République populaire de Chine se sert de cette expression pour parler du contrôle de l’État ou de l’interdiction des contestations ». Marc Miller a répondu en disant que la cohésion sociale existe « quand la population a confiance en ses institutions, ne sent pas que la société va s’écrouler, quand nous pouvons vivre ensemble et exercer les droits et les libertés qui sont les nôtres, à savoir ceux qui sont garantis par la Charte ».

L’échange entre Mme Thomas et M. Miller en dit long sur le désaccord politique entourant le financement de CBC au Canada anglais. Combien de temps encore avant que Radio-Canada ne se retrouve au cœur d’un pareil débat au Québec ?

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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