Et toi, tu veux faire quoi quand tu seras grande?
La question paraît anodine. Elle trace déjà les contours du possible. Lors d’une journée déguisée sur les métiers à la garderie, les garçons arrivent très souvent dans des rôles associés à l’action ou à la force. Les filles choisissent plus fréquemment des costumes liés au soin ou à l’univers des princesses.
À cinq ans, personne ne parle encore d’écarts salariaux ou de plafond de verre. Pourtant, l’horizon des possibles est déjà en train de se dessiner.
Les recherches en psychologie du développement montrent que les stéréotypes de genre émergent tôt, dès l’âge de 4 ans. Les aspirations des enfants ne naissent pas dans un espace neutre. Elles prennent forme à partir des images, des récits et des discours qui les entourent. Ce sont ces repères répétés qui finissent par dessiner l’horizon du possible.
Les récits que l’on propose aux enfants — dans les livres, les activités pédagogiques, les exemples donnés en classe — contribuent à définir ce qui semble possible. Qui voit-on prendre des décisions ? Qui pilote ? Qui dirige une équipe ? Qui soigne ? Qui soutient ?
Lorsque certaines fonctions apparaissent majoritairement associées à un genre, l’imaginaire se structure en conséquence. Ce qui est répété devient normal. Ce qui est rare devient exceptionnel.
Mais les modèles visibles ne sont qu’une partie de l’équation. Les discours entendus le sont tout autant.
Pendant longtemps, les mathématiques et les sciences ont été perçues comme des domaines masculins. Or, les travaux en éducation montrent que les écarts de performance entre filles et garçons en mathématiques sont faibles dans l’enfance et largement influencés par les attentes sociales. Cette perception continue d’influencer les trajectoires. Ces attentes façonnent la confiance, l’engagement et, ultimement, les choix d’orientation.
Plus tard, d’autres discours prennent le relais. Dans certains milieux professionnels encore fortement genrés, on entend que tel métier serait « exigeant pour une femme », difficilement conciliable avec une vie familiale ou culturellement masculin. Ces phrases ne sont pas toujours prononcées avec l’intention d’exclure. Mais elles balisent le terrain. Elles installent le doute avant même l’expérience.
Dans les années 1990, l’effet Scully, documenté après la diffusion de la série The X-Files, a montré qu’une figure féminine scientifique crédible pouvait influencer concrètement des trajectoires professionnelles vers les domaines scientifiques. Plus récemment, l’astronaute Sophie Adenot a rappelé l’importance de rendre visibles les femmes dans les carrières spatiales afin que les jeunes filles puissent s’y projeter. La représentation n’est pas accessoire : elle façonne ce que l’on croit possible.
Dans les milieux que j’étudie, cette dynamique est observable. En formation culinaire, les femmes représentent aujourd’hui, dans plusieurs cohortes, près de la moitié des étudiantes. L’intérêt est là. La compétence est là. Pourtant, le clivage persiste dans les postes de direction. Les cheffes demeurent nettement moins nombreuses que les chefs aux commandes des brigades et des établissements les plus prestigieux.
Le même phénomène se retrouve dans le secteur hôtelier. Les programmes de gestion hôtelière accueillent une forte proportion d’étudiantes. Dans plusieurs établissements, les cohortes approchent la parité. Lorsqu’on observe les postes de direction générale d’hôtels ou les fonctions exécutives au sein des grands groupes, les femmes sont moins présentes. Selon des études sectorielles internationales récentes, elles occupent généralement entre le quart et le tiers des directions générales, malgré leur présence importante dans les formations. Entre les bancs d’école et les postes de direction, un filtre opère.
Ce décalage est révélateur : l’accès aux études ne garantit pas l’accès aux postes de direction. Les trajectoires se construisent aussi à l’intérieur de contraintes organisationnelles et sociales qui pèsent différemment sur les femmes et les hommes.
Le 8 mars, on parlera de plafond de verre. Mais le plafond ne se forme pas uniquement dans les entreprises. Il prend racine dans les imaginaires et dans les attentes formulées — parfois subtilement — à l’égard des filles et des garçons.
Ouvrir le champ des possibles ne consiste pas seulement à encourager les filles à envisager des domaines historiquement masculins. Cela suppose aussi de laisser aux garçons la liberté de se projeter dans les métiers du soin, de l’éducation ou de la relation sans que leur choix surprenne.
L’égalité véritable ne consiste pas simplement à déplacer les femmes vers les sommets hiérarchiques. Elle suppose de décloisonner l’ensemble des rôles sociaux dès la petite enfance. Tant que certains rôles restent spontanément associés à un genre, l’horizon demeure restreint.
Je rêve d’une journée où les déguisements ne reproduiront plus les codes habituels, mais refléteront la diversité réelle des aspirations des enfants. Peut-être que l’égalité commencera par cet élargissement silencieux des possibles.
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