Chouette, le prix du pétrole augmente!
Tenter de savoir quel sera, demain, le mois prochain ou dans deux ans, le prix du baril de pétrole est l’équivalent, selon une expression courante chez les boursicoteurs, de tenter d’attraper un couteau qui tombe. Le moins pire est de ne pas l’attraper. Le pire est d’en empoigner la lame.
S’il fallait cependant que « l’excursion » trumpiste en Iran se traduise par une hausse importante du prix du pétrole à long terme, cela aurait plus d’impact que toute politique publique ou fiscale sur notre capacité à vivre sur cette planète sans, disons, cramer.
Rares sont les nations qui, comme le Québec, ont le plus à gagner sur le plan strictement économique à prendre leurs distances avec l’héritage huileux laissé dans les sols par la décomposition des dinosaures. Non seulement nous n’en produisons pas — et si nous le faisions, la production des sources avérées serait insignifiante —, mais nous avons le moyen de rechange : l’hydroélectricité.
Je m’adresse ici à ceux qui ne s’intéressent pas au changement climatique, parce qu’ils n’y croient pas ou alors qu’ils estiment que rien de ce qu’on pourrait faire chez nous n’aurait d’impact sur le portrait global, ce qui n’est pas loin de la vérité. Alors, si vous ne vous intéressez qu’à la croissance et à l’enrichissement, je vais tenter de vous en boucher un coin.
Que diriez-vous si on trouvait une façon d’investir 60 millions de dollars dans l’économie québécoise, presque sans effort ? Par an ? C’est déjà fait. En 2022 circulaient sur nos routes 5,4 millions de véhicules à essence. Début 2026, c’est moins de 5,3 millions. Cette variation de 100 000 voitures à essence de moins réduit, en gros, de 60 millions de dollars par an le coût de nos importations de pétrole. Autant d’argent disponible pour le dépenser ici, en énergie locale pour les propriétaires d’autos électriques, ou à d’autres fins. C’est le calcul au coût du baril pré-étranglement du détroit d’Ormuz. Si le prix actuel de 100 $ le baril tient un an, la somme économisée sera de 92 millions.
La transition vers les véhicules électriques ne se traduit pas automatiquement par une baisse du nombre de véhicules à essence — les deux pourraient être en augmentation. Mais on sait avec certitude que la hausse du prix du pétrole entraîne une augmentation du transfert vers l’électrique. L’ampleur varie selon l’importance de la hausse et l’offre de subventions à l’achat. On estime que, si le conducteur pense que l’essence lui coûtera 1000 $ de plus sur l’année, il sera 11 % plus enclin à se tourner vers l’électrique.
Si on emprunte les projections formulées par la grappe industrielle Propulsion Québec et le gouvernement québécois, dont je tire cette science, on se retrouverait d’ici trois ans avec 700 000 voitures à essence de moins sur nos routes. Cela signifierait un réinvestissement de 420 millions par an dans notre économie, de 644 millions si le baril est à 100 $. Cela commence à faire des sous. Mais en ce cas, on peut estimer que la transition sera plus rapide encore et qu’à l’horizon 2030, on atteindra un million de voitures à explosion de moins, soit un réinvestissement annuel de 920 millions.
Tout n’est jamais rose : le ministre des Finances pleurerait la perte de revenus des taxes sur l’essence — et en viendrait peut-être enfin à introduire, à la place, une taxe sur le kilométrage — et ne serait que partiellement consolé par la hausse des revenus, et du dividende, d’Hydro-Québec. Un calcul dynamique le conduirait cependant à prendre en compte les emplois créés par l’extension du parc électrique.
Maintenant que je vous sens un peu ramollis dans votre opposition à la transition énergétique, vous ayant fait miroiter quelques centaines de millions de dollars, j’assène le coup de grâce : avant que Mark Carney et Bernard Drainville modèrent nos transports, les objectifs gouvernementaux mettant un terme à la vente de véhicules à essence neufs en 2035 laissaient présager un retrait de 2,3 millions de ces voitures de nos routes. Donc, pour le Québec, une baisse de 1,4 milliard de dollars d’achat de pétrole importé (à 64 $/baril, de 2,1 milliards à 100 $) et autant en réinvestissement — annuel et croissant — dans notre propre économie.
Et si, un jour, il n’y avait plus sur nos routes qu’un million de voitures à essence, notre économie annuelle serait de 2,6 milliards (à 64 $/baril) et de près de 4 milliards à 100 $.
Je ne vous ai même pas parlé de l’augmentation de la qualité de l’air. Je ne suis pas revenu avec le plan de financement du covoiturage que je défends depuis des années pour réduire la congestion et — encore davantage — nos importations. Je n’ai même pas abordé la hausse de l’utilisation des transports en commun induite, chaque fois, par une augmentation des prix du pétrole.
Un sondage Angus Reid publié mardi nous apprend que, à cause de la récente flambée des prix, 44 % des Québécois affirment conduire moins qu’avant et 13 % disent utiliser davantage les transports publics ou actifs.
Peut-être que cela vous intéresse peu. Mais de deux à quatre milliards à dépenser chez nous, chaque année — ou, comme ils le disent dans les budgets, de 10 à 20 milliards sur cinq ans —, ça vous branche, non ?
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
