Être pingre avec les pauvres
Peut-être estimez-vous scandaleux que, chaque mois au Québec, 600 000 personnes se présentent à une banque alimentaire, soient contraintes de faire la démonstration de leur état de pauvreté, et obtiennent un repas ou un sac de provisions. Peut-être êtes-vous attristé d’apprendre que, parmi ces bénéficiaires, 200 000 sont des enfants. Étonné, aussi, de constater que 20 % des demandeurs ont un emploi. Consterné d’apprendre que la situation empire année après année et qu’il y a eu, en trois ans, entre 2022 et 2025, 37 % d’utilisateurs supplémentaires de ce service de dernier recours.
L’existence même des banques alimentaires, ici comme ailleurs, est un signe du dysfonctionnement profond d’une société riche comme la nôtre. Un constat d’échec de nos politiques sociales et salariales. Elles ne devraient exister que ponctuellement, au lendemain d’une catastrophe naturelle, ou comme service d’appoint pendant les fêtes de Noël. Mais elles sont devenues, avec les années, une donnée permanente de notre vie collective. Le taux de chômage est historiquement bas. Nous ne sommes pas en récession. Le salaire moyen est en augmentation. L’inflation est maîtrisée. Rien ne justifie que, chaque année, une proportion croissante de la population en soit réduite à devoir dépendre de la charité pour s’alimenter correctement.
Selon les calculs produits fin janvier pour les Banques alimentaires du Québec par la firme de conseil Aviseo, le nombre de Québécois qui devront avoir recours à ce service augmentera de près de 5 % cette année, de plus de 7 % l’an prochain et de 11,4 % en 2028. Cela est tout simplement inacceptable. « Aujourd’hui, un Québécois sur cinq vit en situation d’insécurité alimentaire, affirme Martin Munger, directeur général de Banques alimentaires du Québec. À quel moment notre société jugera-t-elle que cette proportion est tout simplement trop grande ? »
La seule bonne réponse à cette question est : immédiatement. En prévision de l’élection de cet automne, tous les partis politiques devraient être mis au défi d’expliquer comment ils vont empêcher cette augmentation, renverser la tendance, et viser dans un délai de quelques années la quasi-disparition des banques alimentaires, car les besoins seront comblés.
D’autant que l’on connaît parfaitement la cause principale de ce dérapage. Entre 2011 et 2021, les besoins étaient constants. Depuis, ils bondissent. La hausse des prix du logement est la principale fautive. Puisque le loyer est un coût fixe, en augmentation, les plus modestes d’entre nous compriment leur budget d’alimentation. En 2021, ils consacraient 49 % de leur revenu disponible au logement. En 2025, 66 % !
La réduction des loyers doit donc être vue comme le principal facteur. Selon un rapport de janvier de Rentals.ca et Urbanation, on commence à mesurer cette baisse. La raison principale ? La réduction de l’immigration. Il est d’ailleurs amusant d’entendre les ministres libéraux fédéraux, dont l’ancien artisan de l’immigration massive Marc Miller, se vanter sur leurs réseaux de l’effet positif de la réduction de l’immigration sur les loyers et sur le chômage. « La hausse des loyers sera de 2 % de moins que prévu que si on avait maintenu l’augmentation de la population ; le taux de chômage serait d’au moins un point de plus si la croissance de l’immigration avait continué », a clamé le ministre sur X, citant la Banque Toronto Dominion. Il a tout à fait raison (cette fois). Mais cela fait nettement pyromane-pompier, non ? Selon cette logique, pour le Québec, une fois admise une clause de droits acquis au Programme de l’expérience québécoise pour quelques dizaines de milliers de personnes, une réduction importante et permanente du nombre de travailleurs temporaires actuellement présents (environ 350 000, selon Statistique Canada) aurait, de loin, la plus grande incidence sur la disponibilité et le prix des logements, donc sur les banques alimentaires.
D’autres leviers sont disponibles. La décision récente du gouvernement Carney de verser à 12 millions de citoyens à faible revenu une bonification de 25 % du crédit de remboursement de la TPS frappe exactement la bonne cible. Espérons que le budget québécois en fera autant.
J’en appelle maintenant spécifiquement à Christine Fréchette et à Bernard Drainville, car l’un d’eux sera premier ministre caquiste à la mi-avril : révisez la décision du cabinet sur la maigre augmentation du salaire minimum prévu pour le 1er mai. Selon une formule établie depuis quelques décennies, Québec fixe le salaire minimum à 50 % du salaire industriel moyen. Il lui arrive d’être plus généreux, atteignant 51 % l’an dernier. Mais, cette année, la Coalition avenir Québec (CAQ) fut pingre, avec 49 %, ce qui ne se traduit que par une augmentation de 50 cents, à 16,60 $ l’heure pour les quelque 260 000 Québécois qui touchent le salaire minimum.
« Avec la crise du logement, l’augmentation de l’itinérance et l’explosion du panier d’épicerie, la hausse de 3,1 % du salaire minimum — qui en suit une de 2,2 % [l’an dernier] semble complètement irréelle, écrit très justement l’économiste Mario Jodoin. S’il y a un moment où il aurait fallu défoncer le verrou artificiel des 50 %, c’était bien cette année ! » Or, la CAQ a choisi le taux le plus bas en neuf ans ! (Pour ceux qui s’inquiètent de l’effet de la hausse du salaire minimum sur l’inflation, sachez que l’impact de la hausse de cette année sur les prix est de : 0,0073 %.)
Et savez-vous, Christine, Bernard, que ce taux est nettement plus élevé en Ontario et en Colombie-Britannique, à 56 %, et à l’Île-du-Prince-Édouard, à 61 % ? C’est le temps de poser un geste fort. Selon le Collectif pour un Québec sans pauvreté, un revenu viable minimal serait ces jours-ci de 27$ l’heure. On ne vous en demande pas tant. Annoncez que vous porterez le salaire minimum à 20$ l’heure, et permettez à davantage de Québécois d’acheter leur pain à l’épicerie, plutôt que de le quêter à la banque alimentaire.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
