Trump et la violence politique
S’il se confirme que la cible du tireur était bien le président Trump, il s’agirait de la troisième tentative d’assassinat contre lui depuis la campagne de 2024. Cet événement confirme une forte impression : celle de la montée, voire de la banalisation de la violence politique aux États-Unis. Et peut-être aussi la possibilité d’une utilisation opportuniste de cette violence par un régime de plus en plus impopulaire qui ne peut concevoir sa défaite.
Une part croissante de la population de ce pays, à gauche comme à droite, estime que les divergences politiques ne peuvent plus être résolues par la voie pacifique. Le président lui-même le laisse entendre périodiquement. Il récolte aujourd’hui les effets de son verbe incendiaire.
Selon un sondage PBS News / NPR / Marist de l’automne 2025, dans la foulée de l’assassinat de l’idéologue droitiste Charlie Kirk le 10 septembre, environ 30 % des Américains estiment que la violence politique peut s’avérer nécessaire — davantage de républicains le pensent, un peu moins de démocrates. Augmentation importante par rapport aux 19 % enregistrés par la même maison, un an et demi plus tôt, avec les mêmes questions.
La violence politique, et plus spécifiquement les assassinats politiques de dirigeants, existe depuis la nuit des temps. Jules César, tué en 44 avant Jésus-Christ par un groupe de sénateurs, est le plus célèbre exemple venu de l’Antiquité.
À l’époque moderne, les États-Unis sont loin d’avoir l’apanage d’une telle violence, même si, dans le monde démocratique, soustrait à la guerre depuis 80 ans, et sur le front du terrorisme « intérieur », les États-Unis se démarquent nettement de ce qu’on voit ici ou en Europe.
La liste est connue : en 1865, assassinat d’Abraham Lincoln, tué par un militant sudiste à la fin de la guerre de Sécession. En 1881, un autre président, James Garfield, assassiné alors qu’il montait à bord d’un train en gare centrale de Washington. En 1901, William McKinley, tué par un anarchiste.
Cas le plus célèbre : l’assassinat, le 22 novembre 1963, de John F. Kennedy par un « loup solitaire », Lee Harvey Oswald. Bien avant la folie des réseaux sociaux, il a inspiré des centaines de théories farfelues, toujours plus complexes.
Il y a les tentatives inabouties, comme celle de John Hinckley contre Ronald Reagan, deux mois après son investiture en 1981. Cet autre loup solitaire prétendait attirer, par un « geste d’éclat », l’attention d’une actrice célèbre. Motivation singulièrement tordue, montrant que les attaques contre les présidents ne sont pas toujours forcément inspirées par la haine ou l’idéologie. La folie humaine joue aussi un rôle.
La violence politique aux États-Unis surgit par vagues. Les années 1960 et 1970 furent celles de l’extrême gauche de type « guérilla urbaine », motivée par la guerre au Vietnam, l’extension des droits civiques aux Noirs, etc. Ce furent les Weather Underground, Black Panthers et autres « armées de libération » (SLA, Symbionese Liberation Army), qui ont fait exploser des bombes et tué des innocents.
Au cours des années 1990, renversement de tendance. Entre 1994 et 2020, selon le FBI, les terroristes d’extrême droite ont perpétré 57 % des attentats et complots terroristes aux États-Unis, contre 25 % pour les terroristes d’extrême gauche, les autres étant le fait d’individus sans orientation claire, ou d’islamistes. Fait à noter : avec l’immense exception du 11 septembre 2001, les attentats islamistes au XXIe siècle sont beaucoup moins fréquents et importants aux États-Unis qu’en Europe.
Ces dernières années, les attaques d’extrême droite ont été responsables de plus de 90 % des décès. Entre 2022 et 2024, selon l’Anti-Defamation League, les 61 homicides politiques recensés ont tous été commis par des extrémistes de droite.
Le retour de Donald Trump au pouvoir s’accompagne peut-être d’un retour de la violence politique d’extrême gauche. L’assassinat de Charlie Kirk et les tentatives répétées contre le président en seraient de possibles signes… Mais attention : durant la même année 2025, une élue démocrate du Minnesota et son mari ont été assassinés ; la résidence du gouverneur démocrate de Pennsylvanie a été la cible d’un incendiaire.
L’escalade de la violence — dans les faits et dans les esprits — est indéniable depuis l’attaque du Capitole en janvier 2021 par des pro-Trump fanatisés et des suprémacistes blancs (y compris des Proud Boys éminents et le néonazi Nick Fuentes). Ce jour-là, le président en exercice avait déclaré : « Je m’en fous complètement qu’ils aient des armes. Ils ne sont pas là pour me faire du mal. »
Ce climat de violence latente pourrait-il justifier des mesures exceptionnelles à la veille d’élections de mi-mandat qui s’annoncent très mauvaises pour le régime Trump ? Des proches du président ont déclaré à plusieurs reprises que les élections ne devraient pas avoir lieu si les conditions nécessaires « n’y sont pas ».
Robert Pape, politologue à l’Université de Chicago, spécialiste de la violence politique : « Nous vivons à l’ère du populisme violent. »
Pour joindre l’auteur : francobrousso@hotmail.com
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