Idées | Qui nourrira le Québec si nos fermes disparaissent?
Nous comptons les fermes qui s’éteignent au Québec, les unes après les autres. Nous comptons les années d’expérience qui disparaissent sous nos yeux — 10, 15, parfois 20 ans de savoir-faire agricole. Et ce, au moment même où la souveraineté alimentaire ici — et du monde — se retrouve suspendue à des équilibres géopolitiques fragiles, jusqu’au détroit d’Ormuz. Il ne s’agit pas seulement de pétrole, mais bien de notre capacité à produire. 92 % des engrais agricoles transitent par ce passage stratégique. En février, plus d’un million de tonnes y circulaient encore ; en mars 2026, c’était à peine 82 000. Dans ce contexte, produire ici pour nous nourrir devient une nécessité.
Pourtant, nous les comptons.
La ferme Les Bontés de la Vallée tire aujourd’hui sa révérence, alors que nous continuons de l’applaudir à l’écran dans Humus. Derrière, des agricultrices et des agriculteurs quittent le métier, épuisés par la surcharge administrative et la précarité, alors même qu’ils nous nourrissent en prenant soin de l’environnement.
Il y a aussi celles et ceux qui viennent prêter main-forte, les travailleuses et travailleurs en provenance du Mexique et du Guatemala. Leur présence est essentielle. Pourtant, leur réalité reste largement invisible et parfois même mise sous tension par la montée de discours anti-immigration. Ces personnes quittent leur famille pendant plusieurs mois, font une part importante du travail agricole et se retrouvent, elles aussi, prises dans un système fragile. Lorsque les fermes disparaissent, ce sont aussi leurs repères, leurs revenus et une partie de leur monde qui s’effondrent. Cette relation Nord-Sud global, devenue structurelle dans notre modèle agricole, soulève des enjeux éthiques importants, notamment en matière de droits de la personne.
Plus largement, les systèmes alimentaires locaux reposent aujourd’hui sur l’engagement bénévole de nombreuses personnes, en grande majorité des femmes : citoyennes, travailleuses du milieu communautaire, productrices et partenaires. Il permet au système de tenir, tout en révélant ses limites. À cela s’ajoutent des initiatives de réinsertion, comme à la Ferme Jeunes au travail de Laval, nommée au prix Dunamis, qui forme des personnes à des métiers agricoles sans garantie que le tissu alimentaire puisse ensuite les accueillir durablement.
Dans la restauration, le constat est le même : les établissements engagés dans l’approvisionnement local en subissent les conséquences. À l’Auberge Saint-Mathieu, le chef Samy Benabed a vu disparaître quatre fermes partenaires en trois ans, ce qui a fragilisé son approvisionnement, alors même que son établissement est primé aux Lauriers de la gastronomie et distingué d’une étoile verte Michelin et que sa cheffe, Jana Larose, est mise en lumière dans l’émission Les chefs !.
Nous continuons de célébrer — au cinéma, dans des galas, comme à la table — sans regarder ce qui rend possibles ces fermes ni ce qui disparaît derrière elles.
Sommes-nous en train de devenir une société de spectacle, « du pain et des jeux », alors que nous savons depuis plus de deux millénaires que le pain vient en........
