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Le prisonnier

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07.04.2026

En dehors de l’heure de pointe, je me retrouve dans le métro. Dans le wagon, tout le monde est assis, et tous, à l’exception de moi-même, sont penchés sur leur cellulaire. J’ai parcouru du regard chaque siège et, permettez-moi de me répéter (pour insister sur ma surprise), tous les pouces étaient au travail. Évidemment, ça soulève des questions. Avant Internet, il y avait bien quelques passagers qui lisaient un journal ou un livre pendant le trajet, mais ils étaient en très nette minorité.

Je ne sais pas pourquoi à ce moment précis, mais la série télé des années 1960, Le prisonnier, m’est revenue à l’esprit. Cette série raconte l’histoire d’un agent démissionnaire du service du renseignement britannique qui se retrouve piégé au Village, un lieu de détention isolé et ultracontrôlé. Tous les habitants qui s’y trouvent obéissent, en apparence sans contrainte, aux règles de l’endroit et semblent accepter leur sort d’interné. Tout le monde porte un badge à la boutonnière qui affiche un numéro (lui, c’est le numéro 6). Lorsqu’ils se rencontrent, immanquablement, un « Bonjour chez vous ! » confirme une mécanique bien huilée. L’ex-agent, révolté par la situation, tente bien de s’évader de l’endroit, mais est toujours rattrapé par un système de surveillance. À chaque épisode, un cri de révolte retentit : « Je ne suis pas un numéro ! Je suis un homme libre ! »

L’emprise des réseaux sociaux sur une grande partie de la communauté humaine n’a plus besoin d’être prouvée. Mais qu’elle ait atteint un tel niveau a de quoi (m’)inquiéter. Les utilisateurs, plusieurs sans s’en rendre compte, sont en état de dépendance, leurs yeux et leur attention obsédés par les messages et images qui s’affichent sans arrêt. On ne veut rien rater. On ne veut pas être en retard sur le moment. Au passage, des algorithmes qui alimentent les contenus accumulent toutes les informations que les utilisateurs donnent en toute confiance. Pour ces algorithmes, ils sont des numéros.

Ces réseaux sociaux sont contrôlés par, disons, quelques dizaines de personnes. Peut-on envisager, dans un avenir pas trop lointain, que ces quelques individus se regroupent pour prendre le contrôle des utilisateurs et dominer le monde politique ? Et peut-on envisager qu’ils aillent très loin dans le contrôle des sociétés ? Déjà, des pratiques dans ce sens sont en action.

Une phrase du chanoine Lionel Groulx : « Quand tout un peuple est endormi, c’est qu’il y a eu quelque part des endormeurs. »

Dans un documentaire français où l’on interviewait des adolescentes de 13 ans, l’une d’elles dit : « J’aurais aimé ça vivre avant Internet. » Si jeune et déjà consciente du problème.

Est-ce que je peux espérer, dans le contexte actuel, ne pas être obligé d’avoir à crier, un jour, « Je ne suis pas un numéro ! Je suis un homme libre ! » ?


© Le Devoir