Quand les mots de guerre remplacent la stratégie
Il fut un temps où les opérations militaires américaines portaient des noms à consonance humanitaire : « Provide Comfort » (Irak, 1991), « Restore Hope » (Somalie, 1993), « Enduring Freedom » (Afghanistan, 2001). Ces appellations relevaient certes d’un marketing politique, mais elles révélaient une nécessité fondamentale : celle de justifier l’usage de la force devant l’opinion publique, de l’inscrire dans une trame narrative moralement défendable. Qui pouvait ainsi s’opposer à l’espoir ou à la liberté ?
Le langage militaire n’est jamais neutre. Il est l’un des outils les plus puissants de la communication stratégique, conçu pour orienter la perception avant même que les faits ne soient connus. Nommer une opération « Enduring Freedom », c’est répondre à la question « pourquoi se bat-on ? » avant que quiconque ne la pose. Le nom vient ancrer le conflit dans un récit moral cohérent en transformant le soldat en libérateur. Il devient alors difficile de s’opposer à cette rhétorique morale.
Les spécialistes en communication militaire choisissent un nom d’opération afin d’atteindre plusieurs objectifs essentiels : influencer la couverture médiatique, mobiliser les alliés autour d’une thématique qui pourrait les convaincre de se joindre à l’effort de guerre et, surtout, préparer l’opinion publique afin d’obtenir son soutien, même lorsque d’inévitables pertes humaines surviendront.
En juin, les États-Unis lançaient l’opération « Midnight Hammer » contre des sites nucléaires en Iran. « Epic Fury » est le nom américain de l’opération qui a été lancée le 28 février. Les Israéliens ont choisi « Roaring Lion ». Ces noms ne cherchent plus à légitimer l’action militaire : ils cherchent plutôt à impressionner. Ils s’adressent moins au citoyen qu’au spectateur. Ils évoquent une démonstration de force brute, un étalage de puissance sans cadre moral ni objectif explicite, et non un désir de justice ou une nécessité.
Dans le lexique de la propagande militaire, ce changement de posture est significatif. On ne protège plus, on rugit et on se déchaîne furieusement contre un ennemi. Ce choix de mots est aligné avec l’orientation belliqueuse du gouvernement américain, qui a renommé son département de la Défense en département de la Guerre.
L’annonce présidentielle de cette nouvelle guerre a, encore une fois, eu lieu dans une salle de bal du club privé de Mar-a-Lago, convertie en « situation room » de fortune pour l’occasion. On a déplacé des tables habituellement dressées pour le dîner pour y déposer des téléphones censés démontrer que le président était en contact avec son état-major. Au moins, cette fois-ci, les conseillers ont pris la peine de brancher les téléphones avant que le photographe immortalise cette mise en scène grotesque.
Il est devenu presque normal de voir le président américain diriger une frappe contre un État souverain à partir de ce qui ressemble davantage à un décor de téléréalité qu’au centre névralgique d’une démocratie en guerre.
Donald Trump cherche-t-il à s’éloigner de Washington pour échapper au regard du Congrès, à la proximité des médias nationaux, à tout le protocole institutionnel qui entoure normalement une telle décision ? La Maison-Blanche, avec ses salles sécurisées, ses conseillers juridiques, ses procédures constitutionnelles, impose une forme de reddition de comptes, même symbolique. Mar-a-Lago, club privé accessible aux membres payants, n’impose rien de tel. Gouverner à partir d’une salle de bal, c’est se soustraire, délibérément ou non, aux garde-fous démocratiques qui entourent normalement la décision de guerre.
Le nom des opérations militaires, le lieu du déclenchement de cette guerre, l’absence d’une trame narrative cohérente, tout cela converge vers le même constat. Donald Trump n’a pas préparé l’opinion publique à cette attaque massive. Il n’a esquissé aucune solution à long terme pour la suite politique de cette charge à fond de train contre Téhéran. Comment un commandant en chef peut-il entraîner son pays dans une guerre dont l’opinion publique ignorait jusqu’à samedi la nécessité ?
L’histoire militaire américaine, du Vietnam à l’Irak, en passant par l’Afghanistan, nous rappelle une constante clausewitzienne : la guerre n’est jamais une fin en soi, mais la poursuite d’objectifs politiques par d’autres moyens. Encore faut-il que ces objectifs soient clairement énoncés, stratégiquement cohérents, et que le peuple soit apte à les comprendre.
Ce que Trump et Hegseth semblent ignorer (ou contourner délibérément), c’est que la légitimité d’une guerre ne se décrète pas à partir d’une salle de bal, entre deux réceptions huppées. Elle se construit, mot après mot, argument après argument, devant les institutions et devant le peuple.
Un dicton veut que celui qui tient un marteau voie le monde entier comme un clou. Donner un marteau à un petit garçon sans lui expliquer pourquoi ni sur quoi il faut frapper, c’est confondre la force avec la stratégie. Pourtant, un président américain dispose d’une boîte à outils bien plus vaste que la seule puissance militaire : diplomatie, alliances, pression économique, négociations secrètes, architecture de sécurité régionale. Le marteau peut parfois être nécessaire. Gouverner une puissance mondiale exige de savoir quand et comment utiliser tous les autres outils à sa disposition, dans une stratégie cohérente.
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