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Le bilinguisme vu comme une contrainte et non une valeur

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27.03.2026

Le plus frappant, dans la controverse récente entourant Michael Rousseau, est ce sentiment de déjà-vu. En 2021, lors d’un discours à Montréal, le PDG d’Air Canada avait lui-même reconnu ne pas parler français, tout en affirmant qu’il n’en avait pas réellement besoin pour exercer ses fonctions. La réaction avait été immédiate. Face aux critiques, il s’était engagé à l’apprendre. Cet épisode aurait dû marquer un tournant.

Or, cinq ans plus tard, nous nous retrouvons au point de départ. Plus troublant encore, à la suite du très grave accident à l’aéroport LaGuardia, le président et chef de la direction d’Air Canada a diffusé une vidéo unilingue anglaise s’adressant aux familles des victimes et aux passagers de l’entreprise. Dans un tel moment, le choix de ne pas s’exprimer aussi en français n’a rien d’anodin. Il ravive, une fois de plus, la même question de fond : comment le principal porte-parole d’Air Canada peut-il encore ne pas être en mesure de communiquer – même minimalement – dans les deux langues officielles du pays ?

La défense de l’incapacité du PDG d’Air Canada à parler français repose sur une prémisse erronée : celle voulant que le bilinguisme soit un atout souhaitable, mais qu’il demeure secondaire par rapport aux « vraies priorités » de la direction de l’entreprise.

Comme si la capacité de communiquer avec une part importante de sa clientèle constituait un obstacle à la gestion, plutôt qu’une condition minimale pour l’exercer.

Air Canada doit se conformer à la Loi sur les langues officielles, qui l’oblige à offrir des services en français et en anglais. En tant qu’ancienne société d’État, elle demeure également assujettie à la Loi sur la participation publique au capital d’Air Canada, qui maintient ses obligations en matière de services bilingues au public, y compris à bord des avions et dans les communications aéroportuaires. Air Canada doit offrir activement ses services dans les deux langues officielles dans les aéroports désignés et sur ses vols. Et lorsqu’il y a conflit, la Loi sur les langues officielles l’emporte sur les conventions collectives.

L’identité canadienne

Au-delà de ses obligations juridiques, l’entreprise bénéficie largement de l’image de marque canadienne à laquelle elle est étroitement associée, au pays comme à l’étranger. À ce titre, on serait en droit de penser qu’elle entretient un rapport particulier avec les citoyens et qu’elle porte, implicitement et symboliquement, l’attente de refléter certains des marqueurs clés de l’identité du pays. Sa clientèle n’est pas seulement composée de consommateurs, mais aussi de Canadiens d’un océan à l’autre, dont des millions pour qui le français est essentiel.

C’est vrai que le PDG n’est pas légalement tenu d’être capable de communiquer dans la langue de cette très importante partie de sa clientèle, mais affirmer cela est largement passer à côté de l’essentiel. Que cette réalité s’impose à de nombreux employés, mais non à la personne qui incarne l’entreprise au plus haut niveau, révèle une incohérence difficilement défendable.

Ce qui trouble davantage, ce n’est plus la lacune initiale, mais l’attitude qui a suivi. En 2021, M. Rousseau s’était engagé à apprendre le français. C’était le minimum attendu. Cinq ans plus tard, les progrès demeurent imperceptibles. Il ne s’agit plus d’un retard. Il s’agit d’un choix.

Et ce choix envoie un message clair.

Il risque de dire aux francophones que leur langue peut être prise en charge par d’autres, mais qu’elle n’a pas à être incarnée par la direction. Il dit aux employés que le bilinguisme est une contrainte, et non une valeur.

Certains soutiennent que cette exigence est avant tout symbolique. Ils ont raison – et c’est précisément pour cela qu’elle est essentielle.

Le leadership, c’est aussi ce que l’on choisit de représenter. Refuser de répondre à une norme minimale de communication bilingue dans un tel contexte n’est pas neutre.

L’argument voulant que l’apprentissage du français nuise à la gestion efficace de l’entreprise ne tient pas. Les dirigeants maîtrisent déjà des enjeux réglementaires complexes et évoluent dans des environnements internationaux exigeants. Prétendre qu’acquérir une compétence fonctionnelle dans l’une des langues officielles du pays serait hors de portée relève moins d’un manque de capacité que d’un manque de volonté.

M. Rousseau n’est manifestement pas en mesure de communiquer avec les francophones dans la langue française – même dans ses formes les plus élémentaires –, il ne comprend pas qu’il ne s’agit pas de confort personnel ni de gestion du temps, mais des besoins inhérents à la haute direction d’une entreprise qui se vante d’exercer ses activités en français et en anglais.

Il n’est pas apte à en être le porte-parole.


© La Presse