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Témoigner, ce n’est pas endoctriner

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04.03.2026

L’auteur souhaite répliquer à un dossier portant sur la présence de soldats israéliens comme conférenciers dans des écoles privées subventionnées publié récemment⁠1.

C’est avec attention que j’ai lu l’enquête portant sur la présence d’anciens soldats israéliens comme conférenciers dans certaines écoles juives privées subventionnées.

Je suis diplômé de l’une de ces écoles, l’école secondaire Herzliah, promotion 2004, et je lui dois énormément.

Mes parents, nés au Maroc, ont d’abord trouvé refuge en Israël avant de choisir le Québec pour sa langue et ses valeurs. Ils ont tout recommencé ici et consenti d’importants sacrifices pour offrir à leurs enfants une éducation juive d’excellence, ancrée à la fois dans les valeurs québécoises et dans notre identité juive et sioniste, ainsi que dans notre lien historique avec l’État d’Israël – patrie où le peuple juif est indigène depuis des millénaires.

Aujourd’hui, je suis médecin québécois et fondateur de deux organismes à but non lucratif qui combattent la montée de l’antisémitisme dans le réseau de la santé : au Québec, l’Association des médecins juifs du Québec, que je préside, et au Canada, la Fédération canadienne des associations médicales juives.

En Israël, le service militaire est obligatoire et concerne des jeunes issus d’horizons variés : juifs religieux et laïques, Druzes, Bédouins, hommes, femmes, membres de la communauté LGBTQ+. Il est volontaire pour les Arabes israéliens chrétiens et musulmans, qui s’engagent en nombre croissant pour défendre des valeurs qu’ils considèrent comme les leurs. L’armée intervient également lors de catastrophes naturelles et de crises humanitaires, ayant notamment déployé des hôpitaux de campagne en Haïti, au Japon, aux Philippines et au Népal.

Tsahal est l’armée de défense nationale. L’histoire explique pourquoi. Au lendemain de la Shoah, le plan de partage de l’ONU proposait deux États. Les dirigeants juifs ont accepté. Les États arabes voisins ont attaqué dès la déclaration d’indépendance en 1948.

Israël, jeune État sans ressources, a survécu. Depuis, il a dû défendre son existence à plusieurs reprises face à des coalitions régionales. Chaque guerre fut existentielle : une défaite aurait signifié la disparition du seul État juif. Mon père était soldat lors de la guerre du Kippour en 1973, et j’en suis fier. Cette mémoire familiale n’est pas abstraite : elle rappelle la fragilité d’une existence collective.

Une garantie d’existence

Pour une grande partie des quelque 90 000 Juifs québécois, Tsahal symbolise d’abord une garantie d’existence.

Le 7 octobre 2023, lorsque la protection de Tsahal a failli pendant quelques heures, 1200 civils ont été massacrés et plus de 250 personnes ont été prises en otage – le plus grand massacre de Juifs depuis la Shoah. Parmi eux se trouvait la famille Bibas. Je partage leur nom.

Dans un pays où le service militaire est obligatoire pour une grande partie de la population, l’associer automatiquement à une posture idéologique risquerait d’entraîner des conclusions injustes. Toutes les nations ont le droit d’avoir une armée qui les défend, surtout lorsqu’il s’agit d’un peuple qui, à travers les millénaires et encore aujourd’hui, fait face à des menaces explicites de destruction.

Le débat soulevé par cette enquête met en lumière une question plus large : celle de la place qu’occupe l’expression d’un attachement à Israël dans l’espace public québécois, car pour la grande majorité de la communauté juive de la diaspora, cet attachement fait partie intégrante de leur identité culturelle et historique.

Il mérite d’être abordé avec nuance et prudence. La définition de travail de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste – adoptée par les gouvernements du Québec et du Canada – rappelle que l’antisémitisme peut notamment se manifester par l’application de doubles standards ou par une mise en cause systématique de l’expression d’une identité juive liée à Israël.

Il faut aussi éviter une confusion : inviter un ancien soldat israélien – membre de l’armée d’un allié démocratique du Canada – à témoigner dans une école juive ne constitue pas une militarisation de l’éducation. Pour plusieurs élèves, c’est entendre le récit d’un membre de leur communauté : un proche, un parent, un ami. Dans les écoles québécoises, des anciens militaires canadiens partagent régulièrement leur expérience ; on y voit un témoignage personnel et un récit historique, comme cela se fait dans plusieurs communautés qui composent la mosaïque québécoise.

Si une école privée subventionnée doit respecter les valeurs québécoises, elle doit promouvoir le pluralisme, la pensée critique, la responsabilité et non la censure. L’école que j’ai fréquentée – et où je compte envoyer mes enfants – m’a appris à réfléchir, à débattre et à respecter. Elle ne m’a jamais appris à haïr ni à rejeter l’autre.

Dans une démocratie mature, permettre aux élèves d’entendre des expériences diverses, même liées à des réalités militaires dans un contexte existentiel, ne devrait pas être perçu comme une menace, mais comme une occasion de compréhension.

La communauté juive du Québec contribue fièrement à cette société. Elle n’a pas à s’excuser de transmettre son histoire et ses réalités dans ses écoles.

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