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Des parcs bruyants, signe de vitalité

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monday

Au moment où il faut faire bouger les enfants, l’autrice se désole que des infrastructures sportives de proximité soient remises en question à cause de pressions citoyennes liées à la quiétude du voisinage.

Une étude publiée récemment soulignant que l’exemple des parents est crucial pour l’activité physique des enfants⁠1 vient frapper un mur de réalité brutale : comment pouvons-nous, comme parents, prêcher par l’exemple quand nos infrastructures de proximité disparaissent sous nos yeux ?

Entre la fermeture de plusieurs installations sportives dans diverses municipalités du Québec et les pressions citoyennes visant à faire taire la surface de dek hockey de mon propre quartier, à Drummondville, un étrange et dangereux paradoxe s’installe.

D’un côté, les rapports de la santé publique se succèdent, tirant la sonnette d’alarme : près de 70 % de nos jeunes ne bougent pas assez, une statistique qui laisse présager une érosion silencieuse de la forme physique des prochaines générations. De l’autre, nous érigeons la tranquillité acoustique en droit absolu, au détriment du droit fondamental des enfants de bouger, de jouer et de grandir en santé.

Ce phénomène de « pas dans ma cour » transforme peu à peu nos milieux de vie en dortoirs silencieux, où le bruit d’un rebond de ballon est perçu comme une agression plutôt que comme le pouls d’une communauté vivante.

Une vérité scientifique demeure immuable : les habitudes de vie se cristallisent avant l’adolescence. Un enfant qui a accès à une patinoire, à un skatepark ou à un terrain de basketball au bout de sa rue n’apprend pas seulement un sport ; il apprend à intégrer le mouvement à son quotidien de manière organique.

En éloignant ces infrastructures des zones résidentielles pour complaire à une minorité de riverains bruyants, nous créons des barrières à l’entrée. Pour plusieurs familles, le sport devient alors une logistique complexe de transport en voiture vers des centres sportifs excentrés, creusant ainsi les inégalités sociales.

Chaque fois qu’on ferme une surface de jeu locale, on offre une victoire de plus aux écrans et à la sédentarité numérique qui guette nos jeunes à chaque instant.

Le prix de la cohabitation urbaine

Vivre en société, et particulièrement dans des quartiers qui se densifient, exige une certaine tolérance. La cohabitation urbaine ne peut pas se faire à sens unique. Si le respect des heures de repos nocturne est légitime et nécessaire, l’exigence d’un silence total en plein après-midi ou en début de soirée dans un espace public est une dérive inquiétante.

Nous devons nous poser la question : quel genre de voisinage souhaitons-nous ? Un alignement de maisons dont la valeur immobilière repose sur le silence de plomb d’un quartier sans vie, ou un milieu dynamique où les générations se croisent ? Le bruit des cris de joie et des équipements sportifs est le son d’une société qui se régénère. C’est le signe que nos milieux de vie remplissent leur mission première : être des lieux d’échange et de développement humain. À force de vouloir aseptiser nos rues de toute « nuisance » sonore, nous risquons d’en chasser la vie elle-même.

Nos décideurs municipaux font aujourd’hui face à une pression immense, souvent alimentée par des réseaux sociaux qui amplifient la voix d’une poignée de mécontents.

Il est politiquement plus facile de fermer un terrain ou de restreindre drastiquement ses heures d’accès pour faire cesser des plaintes incessantes que de défendre une vision à long terme contre un groupe de citoyens vocaux.

Pourtant, c’est précisément ici que le leadership politique doit s’incarner. Les élus ont la responsabilité de protéger le bien commun, et le bien commun, c’est la vitalité des générations futures. Céder au chantage du silence, c’est envoyer le message que le confort immédiat de quelques adultes prévaut sur le développement sain de centaines d’enfants. On ne peut pas, d’un côté, multiplier les déclarations d’intention sur l’importance de bouger et, de l’autre, démanteler les lieux où cette activité prend racine.

Un choix de civilisation

Il est temps de se demander quel héritage nous voulons laisser à nos enfants de 5, 7 ou 12 ans. Voulons-nous qu’ils se souviennent d’un quartier où chaque ruelle, chaque parc et chaque surface de dek hockey était une invitation au dépassement et à la rencontre, ou d’une banlieue aseptisée où l’ordre et le silence ont fini par étouffer la jeunesse ?

La santé de nos jeunes est un enjeu qui dépasse largement le cadre d’une simple clôture de jardin ou d’un compteur de décibels. Si nous voulons des adultes résilients et actifs demain, nous devons accepter et même célébrer le fait qu’ils fassent un peu de bruit aujourd’hui.

Entre le silence des parcs et la vitalité de nos enfants, le choix devrait être une évidence. Il y va de notre responsabilité collective de protéger ces espaces de liberté avant qu’ils ne disparaissent sous le poids de notre propre intolérance.


© La Presse