Pourquoi les protéines sont le privilège des hommes depuis 10 000 ans en Europe
En analysant les ossements de milliers de squelettes, 10 000 ans d’inégalités alimentaires sont révélés. Les hommes apparaissent plus souvent du côté des régimes les plus riches en protéines animales, les femmes du côté des apports les plus restreints. Explications.
Manger n’a jamais consisté seulement à se nourrir. C’est aussi appartenir, hiérarchiser, distinguer. Une vaste étude1 qui vient d’être publiée, propose de lire cette réalité dans les os humains, à l’échelle de 10 000 ans d’histoire européenne. En mobilisant les données de 12 281 individus provenant de 393 sites archéologiques, les chercheurs montrent que les inégalités d’accès à certains aliments, notamment aux protéines animales, traversent les siècles et recoupent très souvent une ligne de partage entre hommes et femmes.
Pour parvenir à ce résultat, les auteurs ont recherché les isotopes (traces moléculaires) du carbone et de l’azote conservés dans le collagène osseux. En effet, si le carbone renseigne les chercheurs sur les types de plantes consommées et certaines ressources aquatiques, l’azote, lui, augmente généralement avec la consommation de protéines animales. En analysant ces isotopes dans le collagène osseux, les archéologues reconstruisent une partie du régime alimentaire passé. L’une des originalités de ce travail tient également à l’usage d’un outil emprunté à l’économie : le ratio interdécile, qui met en regard les 10 % de valeurs les plus élevées et les 10 % les plus faibles au sein d’une même population.
« C’est un peu comme si on avait retrouvé toutes les feuilles d’impôts depuis l’époque des chasseurs-cueilleurs »
« Notre indice d’inégalité alimentaire fondé sur les isotopes révèle l’évolution non linéaire des disparités alimentaires au fil du temps et selon les différentes régions géographiques, précise Rozenn Colleter, archéo-anthropologue à l’Inrap et première auteure de l’étude. Nous nous sommes rendu compte que les hommes étaient majoritaires dans le décile supérieur, tandis que les femmes se retrouvaient plutôt dans le décile inférieur, du côté de celles et ceux qui avaient le moins accès à ces ressources. C’est la première fois qu’on peut objectiver cela à une telle échelle. C’est un peu comme si on avait retrouvé toutes les feuilles d’impôts depuis l’époque des chasseurs-cueilleurs ! »
Mais toutes les périodes ne se valent pas. Le néolithique apparaît comme relativement homogène : les écarts alimentaires y sont faibles, même si des différences entre sexes sont déjà perceptibles dans l’accès aux protéines animales. C’est à l’âge du bronze, puis à l’âge du fer et, enfin, à la fin du Moyen Âge que les inégalités se creusent le plus nettement. Les chercheurs y voient le reflet de hiérarchies sociales plus marquées, de la diversification des productions agricoles et de la valeur symbolique croissante accordée à certains........
