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Cuba sous pression maximale des Etats-Unis

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31.03.2026

La crise actuelle est souvent comparée à la « période spéciale » (1989-2000) durant laquelle l’île a dû affronter de sévères pénuries suite à l’effondrement de l’URSS. Elle la surpasse pourtant en intensité.

Si l’enlisement de la guerre au Moyen-Orient détourne pour le moment l’attention des Etats-Unis de Cuba, Donald Trump ne cache pas ses intentions de « prendre » l’île sous peu. Et Washington exerce une pression économique maximale sur La Havane.

« Nous vivons dans une ville fantôme », déplore Mariana… 

Si l’enlisement de la guerre au Moyen-Orient détourne pour le moment l’attention des Etats-Unis de Cuba, Donald Trump ne cache pas ses intentions de « prendre » l’île sous peu. « Cuba est le prochain », a-t-il réitéré le 27 mars.

En n’empêchant pas, pour la première fois depuis deux mois, un pétrolier d’accoster sur l’île ce mardi 31 mars, les Etats-Unis desserrent quelque peu la pression économique exercée sur l’île, mais celle-ci risque de continuer à peser fortement sur ses habitants.

« Nous vivons dans une ville fantôme », déplorait en février Mariana1, habitante d’un quartier populaire du sud de la capitale cubaine. Le Malecón, qui donne sur la mer des Caraïbes, est méconnaissable. Seules quelques rares automobiles parcourent encore ce qui constitue l’artère principale de la ville.

Car en ces temps de disette pétrolière, beaucoup de voitures, motos et transports publics ont déserté les rues. « Il y a quelques mois, un autobus s’arrêtait près de chez moi ; à présent, je dois marcher une demi-heure pour arriver à une station, et patienter, parfois indéfiniment. » A la lenteur s’ajoute une imprédictibilité permanente : « On ne sait pas combien d’heures l’électricité fonctionnera, ni quelle ration de riz on recevra. »

Cet aliment est désormais le seul qui soit subventionné par l’Etat cubain. En raison des pénuries, les autres ne peuvent plus se trouver qu’au prix du marché, dans les tiendas (magasins, en espagnol) privées qui se sont multipliées ces dernières années.

Sur les étals, Mariana nous prend à témoin du prix des marchandises : « 150 pesos pour un paquet de saucisses… La retraite minimale, à Cuba, est de 1 650 pesos. »

Les Havanais font tous état d’un déclin économique continu depuis la pandémie. Si le moment du « point de rupture », à partir duquel survivre est devenu un enjeu quotidien, et la responsabilité du Parti communiste cubain (PCC) font débat, tous convergent pour dire que la disette pétrolière est la cause de la crise actuelle.

Quand les maires changent la ville

Le tarissement du pétrole vénézuélien, depuis l’enlèvement de Nicolás Maduro le 3 janvier dernier, n’est pas le seul en cause. Les menaces tarifaires de Donald Trump contre les pays exportateurs de pétrole vers Cuba, mises en pratique par un décret le 29 janvier, ont également dissuadé ses autres partenaires traditionnels.

Le Mexique, dirigé par la présidente de gauche Claudia Sheinbaum, a ainsi mis fin à l’envoi de ses convois pétroliers, se limitant à 800 tonnes d’aide humanitaire mi-février.

Retour de l’« option zéro »

Une situation critique, qui a conduit le chef d’Etat cubain, Miguel Díaz-Canel, à proclamer « l’option zéro », un scénario hypothétique qui avait été élaboré durant la « période spéciale en temps de paix », à savoir 1989-2000.

Cette crise, jusqu’alors la plus grave de l’histoire récente de Cuba, faisait suite à la chute du mur de Berlin et à la dislocation du protecteur soviétique. L’île avait alors plongé dans un isolement diplomatique sans précédent. Seule face à un monde désormais aligné sur les Etats-Unis, et prompt à respecter son embargo, elle se préparait au pire.

L’option zéro, envisagée par Fidel Castro, prévoyait un arrêt total des importations pétrolières et des biens de consommation essentiels. Pour y arriver, il était question de fermer les écoles et les universités, rationner à l’extrême les transports publics et raccourcir la durée légale du temps de travail.

Elle n’a finalement jamais été mise en œuvre durant la « période spéciale ». Mais elle a été activée en février 2026 : les Cubains du secteur public travailleront désormais quatre jours au lieu de cinq, et jusqu’à quinze heures par semaine seulement.

« Lors de la dislocation de l’Union soviétique, les “belles années” de la révolution cubaine étaient encore proches, et de nombreux révolutionnaires étaient en vie », rappelle Vegard Bye, politologue au Michelsen Institute de Bergen (Norvège).

« Lors de la dislocation de l’Union soviétique, les “belles années” de la révolution cubaine étaient encore proches, et de nombreux révolutionnaires étaient en vie », rappelle Vegard Bye, politologue au Michelsen Institute de Bergen (Norvège).

Par contraste, aujourd’hui, « les jeunes Cubains n’ont connu que l’embargo et les privations », dans une île qui s’est ouverte au monde. « Ils envient le niveau de vie des Occidentaux qu’ils ont pu croiser. » Le retour de la pénurie n’en est que plus douloureux.

Mais plus que le changement dans les mentalités, c’est l’ampleur de l’effondrement des importations pétrolières qui rend la séquence actuelle incomparable avec la « période spéciale ». En 1999, Cuba avait atteint un seuil historiquement bas de 16 000 barils importés chaque jour. Une chute vertigineuse par rapport aux plus de 150 000 barils quotidiennement importés durant les années qui précédaient la chute du mur de Berlin.

C’était toutefois davantage que les quantités reçues en ce mois de janvier 2026, qui n’ont été que de 3 000 barils journaliers en moyenne, à partir d’une seule livraison mexicaine. En février 2026, selon l’agence Standard & Poor’s, le gouvernement cubain n’a reçu aucune livraison de pétrole.

Cuba dépend à 60 % des importations pour satisfaire ses besoins électriques

Cuba dépend à 60 % des importations pour satisfaire ses besoins électriques

Or, Cuba dépend à 60 % des importations pour satisfaire ses besoins électriques. En février, l’île n’a ainsi pu compter que sur ses ressources internes : du pétrole et quelques panneaux solaires ont permis une alimentation minimale des hôpitaux et des maisons des particuliers. Mais ce pétrole, lourd et de basse qualité, est inapte à fonctionner comme carburant : les transports restent donc paralysés.

Comment expliquer une diminution aussi brutale des importations ? En 1990, malgré la chute de l’Union soviétique, Cuba pouvait encore compter sur des partenaires solides, notamment l’Angola et l’Algérie, qui continuaient à lui envoyer des barils, et étaient peu sensibles aux pressions de Washington.

Or, désormais, celles-ci ont atteint une intensité sans précédent avec les menaces de rétorsion tarifaires agitées par Donald Trump à l’encontre des fournisseurs de Cuba, qui ont, pour le moment, atteint leur objectif.

Le pire embargo de son histoire

Mais c’est sans doute du côté du secteur privé que l’on trouve l’évolution la plus marquante. En 1996, le Congrès états-unien votait la loi Helms-Burton (du nom de deux sénateurs anticommunistes de Floride).

L’objectif : interdire les transactions et investissements impliquant des actifs « confisqués » par la révolution cubaine. Cette définition large pouvait frapper l’ensemble des échanges avec les acteurs étatiques de l’île, qui ont bénéficié des nationalisations et expropriations des années 1960.

« La loi Helms-Burton a beaucoup refroidi les investisseurs », se souvient Jean-Luc, représentant d’une entreprise française à Cuba dans les années 1990. Et de tempérer : « Malgré les coûts supplémentaires, on trouvait le moyen de contourner l’embargo. Les entreprises qui voulaient échanger avec Cuba passaient par une série de sociétés-écrans, domiciliées dans les paradis fiscaux. Et les banques dont elles voulaient obtenir un financement fermaient les yeux. » 

« La loi Helms-Burton a beaucoup refroidi les investisseurs », se souvient Jean-Luc, représentant d’une entreprise française à Cuba dans les années 1990. Et de tempérer : « Malgré les coûts supplémentaires, on trouvait le moyen de contourner l’embargo. Les entreprises qui voulaient échanger avec Cuba passaient par une série de sociétés-écrans, domiciliées dans les paradis fiscaux. Et les banques dont elles voulaient obtenir un financement fermaient les yeux. » 

Une poignée d’acteurs opérant dans les marges du droit commercial étaient passés maîtres dans l’évitement de l’embargo. Vitol (suisse) ou Trafigura (helvéto-­singapourienne) par exemple, spécialisés dans l’achat et la vente de pétrole ou d’autres matières premières, continuaient ainsi de livrer à Cuba ce dont elle avait désespérément besoin et d’expor­ter son sucre dans le reste du monde.

Les échanges de bons procédés entre Fidel Castro et les firmes ont permis à Cuba de surmonter la « période spéciale »

Les échanges de bons procédés entre Fidel Castro et les firmes ont permis à Cuba de surmonter la « période spéciale »

Les échanges de bons procédés entre le líder máximo (« grand chef » en espagnol, pour désigner Fidel Castro) et les firmes qui deviendraient l’emblème des dérives du capitalisme ont permis à Cuba de surmonter la « période spéciale ». Du reste, l’Union européenne (UE) encourageait les entreprises à ne pas s’aligner sur le droit américain. Un règlement européen voté en novembre 1996 prévoyait même des mesures punitives pour les acteurs qui céderaient à la pression américaine, et un dédommagement pour ceux qui auraient à payer des amendes aux Etats-Unis.

Par la suite, au-delà de l’embargo, ce sont les sanctions financières décidées par Washington (et qui se sont multipliées sous la présidence de Barack Obama) à l’encontre de sociétés européennes qui ont contribué à isoler l’île.

En 2014, BNP est ainsi frappée d’une amende de 8,8 milliards de dollars pour avoir violé l’embargo. Un coup de tonnerre survenu dans le contexte d’un rapport de force favorable aux Etats-Unis, qui leur a permis de contraindre les Européens à aligner leur législation sur les canons américains.

Une directive (MLD 4) adoptée en 2015 par l’UE requiert ainsi des entreprises un degré inédit de transparence : l’ère où l’on violait les embargos par le truchement de paradis fiscaux et de sociétés-écrans touche à sa fin. Les entreprises européennes qui souhaitent demeurer à Cuba ne le peuvent, à partir de là, plus qu’au prix d’acrobaties juridiques et logistiques très coûteuses.

L’oxygène viendra-t-il du privé ?

Face à une telle coercition, l’île est rattrapée par les pénuries de masse, jusqu’alors atténuées par les firmes étrangères. Son salut réside-t-il dans le développement du secteur privé cubain, moins directement sanctionné par les Etats-Unis que son secteur public ?

Marco Rubio a autorisé, fin février, les exportations de pétrole vers Cuba à condition qu’il soit acheté par des entreprises privées cubaines

Marco Rubio a autorisé, fin février, les exportations de pétrole vers Cuba à condition qu’il soit acheté par des entreprises privées cubaines

Marco Rubio, diplomate en chef de Trump, a en effet levé, fin février, un flou juridique, autorisant les exportations de pétrole vers Cuba à condition qu’il soit acheté par des entreprises privées cubaines. Le PCC s’est engouffré dans la brèche, et de nouvelles réformes ont été mises en place, visant à permettre la croissance accélérée du secteur privé. Notamment des petites et moyennes entreprises (désignées par l’acronyme « Mipymes »), qui forment son unité de base.

Les Cubains de l’étranger sont également désormais autorisés à ouvrir un compte bancaire sur l’île, à investir dans les infrastructures et à prendre des parts dans les entreprises privées pour permettre leur développement. Avec un risque : la fragilisation, à terme, du caractère socialiste de l’économie cubaine.

« C’est un moyen de nous forcer à reconnaître la supériorité du privé sur le public. Si nous continuons sur cette voie, les entreprises seront toujours plus performantes, et l’Etat toujours plus abîmé par l’embargo. Cela va créer les conditions de son rejet », déplore Vanessa, une cadre du PCC.

« C’est un moyen de nous forcer à reconnaître la supériorité du privé sur le public. Si nous continuons sur cette voie, les entreprises seront toujours plus performantes, et l’Etat toujours plus abîmé par l’embargo. Cela va créer les conditions de son rejet », déplore Vanessa, une cadre du PCC.

Le secteur privé emploie aujourd’hui 30 % de la population active cubaine et les salaires y sont plus attractifs

Le secteur privé emploie aujourd’hui 30 % de la population active cubaine et les salaires y sont plus attractifs

Les plus orthodoxes du parti, auxquels Vanessa s’identifie, ne craignent ainsi pas tant les dernières mesures que le risque de déclencher ainsi un processus incontrôlé et cumulatif : qu’elles renforcent le secteur privé bien au-delà de ce que prévoit aujourd’hui la loi, en exploitant ses failles, donnant lieu à une concentration incontrôlée du capital, renforçant en retour les Mipymes comme acteur social, et leur capacité à imposer de nouvelles réformes. Le secteur privé emploie aujourd’hui 30 % de la population active cubaine et les salaires y sont plus attractifs.

Début mars, quelques voitures ont réapparu. Avec quelle essence ­fonctionnent-elles ? Officiellement, l’Etat n’en importe toujours pas. Et qui sont ceux qui peuvent se permettre un tel luxe ? Les passants haussent les épaules : probablement les propriétaires des Mipymes.

Si la circulation demeure modeste, La Havane ressemble subitement moins à la « ville fantôme » décrite par Mariana. Alors que les pénuries s’accentuent, que les coupures de courant s’allongent chaque jour, la capitale semble retrouver une étrange mobilité… sous l’égide du secteur privé.

1. Les personnes mentionnées uniquement par leur prénom ont souhaité rester anonymes.


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