Travailler ne suffit plus : comment la France est entrée dans un long hiver salarial
« Si nous voulons que la pauvreté ne soit plus une impasse définitive, nous devons permettre à tous de retrouver le chemin du travail. » Ainsi s’exprimait, en septembre 2018, le jeune président Emmanuel Macron, annonçant sans détour ce qui sera le principal axe de sa lutte contre la pauvreté pendant dix ans : l’incitation à l’activité économique, sous toutes ses formes, et à tout prix.
Hélas, alors que l’heure du bilan approche, le pari se révèle perdant. Le nombre d’emplois a eu beau progresser significativement depuis son arrivée à l’Elysée ( 2,6 millions d’emplois au dernier pointage, tous statuts confondus), cela n’a pas empêché le nombre de pauvres d’atteindre un niveau record (9,8 millions de personnes, soit 1,2 million de plus que lors de son élection).
Bien sûr, il est mathématiquement possible d’avoir plus d’emplois et plus de pauvres pour de « bonnes raisons », si la population active (c’est-à-dire l’ensemble des personnes qui travaillent ou veulent travailler) augmente rapidement. Et c’est d’ailleurs en partie ce qui s’est passé. Malheureusement, le mal est beaucoup plus profond. La France vit un hiver salarial depuis la sortie de la pandémie du Covid-19, et celui-ci succède à de nombreuses saisons très frisquettes sur le plan des rémunérations. De quoi empêcher certains travailleurs de sortir de la pauvreté alors qu’ils occupent un emploi.
Des chocs inflationnistes en série
Que s’est-il donc passé précisément ces dernières années ? Commençons par la période la plus récente, celle qui nous sépare du Covid, car elle a été singulièrement néfaste pour les travailleurs de ce pays. Ces derniers ont dû affronter la vague inflationniste de 2022-2023, particulièrement intense.
Les années suivantes ont permis le début d’un rattrapage, mais la guerre israélo-américaine en Iran, début 2026, l’a stoppé. « Les salaires réels [devraient] stagner en 2026 et leur niveau de fin d’année [devrait] demeurer en deçà de celui de 2021 », écrivait ainsi récemment l’Insee. En langage grand public, cela signifie que si l’on tient compte de la hausse des prix, les salaires de 2026 sont encore inférieurs à ceux de 2021, et que le pouvoir d’achat qu’ils procurent est donc plus faible qu’il y a cinq ans.
« On n’a pas connu une telle situation depuis la Seconde Guerre mondiale », remet en contexte Mathieu Plane, économiste à l’ex-OFCE, devenu l’Institut français d’économie après fusion avec le Cépii cet été. « Il y a eu quelques années d’accident lors de certaines périodes de crise, mais jamais sur une période aussi longue », insiste-t-il.
« On n’a pas connu une telle situation depuis la Seconde Guerre mondiale », remet en contexte Mathieu Plane, économiste à l’ex-OFCE, devenu l’Institut français d’économie après fusion avec le Cépii cet été. « Il y a eu quelques années d’accident lors de certaines périodes de crise, mais jamais sur une période aussi longue », insiste-t-il.
Derrière cette moyenne, la potion a été inégalement amère. Entre 2019 et 2024, les salaires réels nets en équivalent temps plein ont baissé pour 222 des 343 professions et catégories socioprofessionnelles (CSP) recensées dans le pays, la « palme » revenant aux professionnels de la communication, des arts et du spectacle (− 7,1 %), tandis que les dentistes, psychologues et vétérinaires ont été les plus chanceux ( 5,7 %).
Globalement, les métiers d’employés et d’ouvriers s’en sont un peu mieux sortis (− 0,3 %) que ceux des cadres et professions intermédiaires (− 2 %), les premiers ayant été mieux protégés grâce à la revalorisation automatique du Smic.
Pouvait-il en être autrement face à une flambée des prix aussi subite et intense ? Oui, car presque tous nos voisins européens ont davantage augmenté les salaires, même si beaucoup ont connu une inflation plus galopante encore.
« Il était logique que les salaires distribués progressent moins vite en France qu’en Allemagne compte tenu du fait que l’inflation était beaucoup plus faible dans l’Hexagone, illustre par exemple Eric Heyer, économiste à l’Institut français d’économie. Mais le pouvoir d’achat a été moins bien préservé en France qu’en Allemagne, où les hausses de salaires sont allées au-delà de l’inflation, alors qu’elles sont restées en deçà en France », poursuit-il.
« Il était logique que les salaires distribués progressent moins vite en France qu’en Allemagne compte tenu du fait que l’inflation était beaucoup plus faible dans l’Hexagone, illustre par exemple Eric Heyer, économiste à l’Institut français d’économie. Mais le pouvoir d’achat a été moins bien préservé en France qu’en Allemagne, où les hausses de salaires sont allées au-delà de l’inflation, alors qu’elles sont restées en deçà en France », poursuit-il.
Les salaires en panne depuis… 1978
Si on remonte encore dans le temps, et qu’on observe ce qui est arrivé aux salariés du secteur privé, le tableau est à peine plus réjouissant. Certes, on ne décèle pas de décrochage net des salaires par rapport à l’inflation. L’Insee estime même que les salaires réels ont progressé de façon significative ( 13,1 %) entre 1996 et 2018. Mais ce chiffre doit être relativisé pour deux grandes raisons, comme l’a démontré il y a quelques années l’économiste Pierre Concialdi.
La première limite statistique de cette donnée est liée aux changements de structure de l’économie française. Le calcul de l’Insee porte sur le salaire net moyen en équivalent temps plein des salariés du secteur privé. Mais ce salaire moyen est influencé par la structure des emplois.
Prenons un exemple pour bien comprendre : si Daniel, 62 ans, ouvrier dans une usine agroalimentaire prend sa retraite, et que dans le même temps, sa fille Elodie, ingénieure dans l’intelligence artificielle, connaît une belle promotion, cela fait augmenter le salaire moyen dans le secteur privé. En revanche, cela ne changera rien au salaire de Damien, un collègue d’usine de Daniel.
Après de fortes hausses à partir de 1950, les salaires nets ont........
