Pourquoi la location des terres, du matériel et des bêtes s’impose dans les fermes
L’image de l’agriculteur-exploitant propriétaire de tout son capital de production a vécu. Le modèle de la location s’impose dans les champs, face à des investissements trop élevés pour les jeunes.
« Les fermes ne font que grandir, et notre génération a une peur plus grande de l’endettement », observe Vincent Ferry, élu du syndicat Jeunes Agriculteurs. Selon le décompte du ministère de l’Agriculture, depuis le début des années 2000, la surface moyenne d’une ferme française est passée de 50 à 90 hectares en moyenne.
Les effectifs d’animaux, la taille des bâtiments et la puissance moyenne des engins ont aussi suivi cette pente ascendante, pour aboutir à des exploitations pouvant être valorisées entre...
« Les fermes ne font que grandir, et notre génération a une peur plus grande de l’endettement », observe Vincent Ferry, élu du syndicat Jeunes Agriculteurs. Selon le décompte du ministère de l’Agriculture, depuis le début des années 2000, la surface moyenne d’une ferme française est passée de 50 à 90 hectares.
Les effectifs d’animaux, la taille des bâtiments et la puissance moyenne des engins ont aussi suivi cette pente ascendante, pour aboutir à des exploitations pouvant être valorisées entre 500 000 et 600 000 euros pour une ferme laitière, et jusqu’à plusieurs millions d’euros pour une grande exploitation céréalière.
« Investir autant pour se payer mille euros par mois à la fin peut poser des problèmes, surtout si la personne a eu une vie salariée avant », souligne Benoît Rubin, chef du service économie de l’exploitation à l’Institut de l’élevage (Idele).
« Investir autant pour se payer mille euros par mois à la fin peut poser des problèmes, surtout si la personne a eu une vie salariée avant », souligne Benoît Rubin, chef du service économie de l’exploitation à l’Institut de l’élevage (Idele).
Pour s’installer à moindres frais ou pour dégager de la trésorerie, une solution devient de plus en plus fréquente dans les campagnes : louer les moyens de production. Certaines organisations proposent même de louer intégralement l’ensemble de la ferme, comme la foncière Terre de liens, qui a acquis depuis vingt ans près de 250 exploitations en France, dont les parcelles et les bâtiments sont loués au travers de baux imposant la production en agriculture biologique.
De même, l’association La ceinture verte propose de créer des coopératives avec les collectivités, les chambres d’agriculture, les organismes agricoles et des personnes privées pour acheter des terres et du matériel en périphérie des villes et les mettre à disposition de maraîchers et maraîchères. Dernière venue parmi ces sociétés foncières agricoles et solidaires, Feve (Fermes en vie) rachète elle aussi les exploitations en réservant une option d’achat à ses locataires.
« C’est toujours une demande importante des porteurs de projets que de pouvoir racheter la ferme après quelques années », note Simon Bestel, cofondateur de Feve.
« C’est toujours une demande importante des porteurs de projets que de pouvoir racheter la ferme après quelques années », note Simon Bestel, cofondateur de Feve.
L’ensemble de ces initiatives permet au passage d’imposer sur ces terres des modes de production agroécologiques aux locataires, dans les contrats ou sous forme d’obligations réelles environnementales (ORE).
Les communes sous pression
Sauter le pas est d’autant plus facile que le fermage – la location de terre –, s’est généralisé depuis l’après-guerre. En 2023, selon les estimations du ministère de l’Agriculture, seulement 20 % de la surface agricole utile (SAU) du pays serait directement exploitée par leurs propriétaires. Les 80 % restants sont systématiquement loués par les 450 000 agriculteurs du pays à l’un des quatre millions de propriétaires fonciers ruraux.
« Cette part très importante des terres en fermage n’a pas d’équivalent en Europe. La Belgique, l’Allemagne, les Pays-Bas ou même des pays méditerranéens comme l’Italie restent des pays de petits propriétaires », insiste Romain Melot, sociologue à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae).
« Cette part très importante des terres en fermage n’a pas d’équivalent en Europe. La Belgique, l’Allemagne, les Pays-Bas ou même des pays méditerranéens comme l’Italie restent des pays de petits propriétaires », insiste Romain Melot, sociologue à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae).
La part réelle de terres en location, nuance-t-il, doit cependant être relativisée : une grande partie des terres est louée par les associés de leurs propres sociétés, ou encore des agriculteurs à leur famille. La proportion de terres louées par de réels tiers atteindrait environ 30 %.
La proportion de terres louées par de réels tiers atteindrait environ 30 %
La proportion de terres louées par de réels tiers atteindrait environ 30 %
Au sein de la Fédération nationale des Safer, organismes chargés de veiller sur les transactions foncières, le directeur du service études Nicolas Agresti observe une véritable « généralisation du fermage, qui était jusque-là plutôt répandu dans le nord du pays ». Cette augmentation de la location des terres, poursuit-il, s’explique non seulement par les difficultés d’investissement des repreneurs, mais aussi par la démographie agricole :
« La baisse du nombre d’agriculteurs conduit à ce qu’ils soient moins propriétaires, au profit de bailleurs qui sont de la famille ou non. »
« La baisse du nombre d’agriculteurs conduit à ce qu’ils soient moins propriétaires, au profit de bailleurs qui sont de la famille ou non. »
Le système français s’avère particulièrement avantageux pour les uns comme pour les autres. Côté exploitants, le loyer est encadré par l’indice des fermages, actualisé chaque année aux niveaux national et départemental, qui limite actuellement les loyers entre 100 et 400 euros par hectare et par an selon les régions.
Et du côté des propriétaires, « le rendement locatif n’est pas mauvais et fait des terres une valeur refuge », note Nicolas Agresti. Un intérêt financier renforcé par des exonérations de taxe foncière, de droits de succession et d’impôts sur la fortune immobilière.
Mais la location s’étend surtout peu à peu aux autres facteurs de production. Au matériel agricole en particulier, alors que près d’un agriculteur sur deux adhère déjà à une coopérative d’utilisation de matériel agricole (Cuma). Selon la FnSafer, ces producteurs ne viennent plus seulement y prendre le matériel exceptionnel, comme les moissonneuses-batteuses ou les machines à vendanger.
« Beaucoup de Cuma, poursuit Nicolas Agresti, sont en train de basculer sur la traction, tant les prix ont augmenté, avec des tracteurs qui peuvent coûter jusqu’à 250 000 euros. »
« Beaucoup de Cuma, poursuit Nicolas Agresti, sont en train de basculer sur la traction, tant les prix ont augmenté, avec des tracteurs qui peuvent coûter jusqu’à 250 000 euros. »
Le système des Cuma n’est certes pas un système de location au sens strict, puisqu’un qu’un agriculteur adhérent doit souscrire des parts sociales pour entrer. Mais chacun reçoit bien en fin d’année des factures par rapport à son utilisation de matériel. Ainsi, les machines de la Cuma n’entrent pas dans les comptes de la ferme comme un actif et n’alourdissent pas l’endettement.
Le leasing concernerait déjà près d’un tracteur sur trois en France
Le leasing concernerait déjà près d’un tracteur sur trois en France
Le leasing, ou crédit-bail, concernerait aussi déjà près d’un tracteur sur trois en France, selon les estimations d’Axema, le lobby de l’agroéquipement. Dans ce système, les établissements bancaires des constructeurs proposent des contrats intégrant des loyers mensuels – élevés –, avec des options de rachat au bout de quelques années, en complément de services d’entretien.
Un système qui peut s’avérer dangereux, notamment pour les exploitations fragiles dont la capacité de paiement des traites n’est pas évaluée au regard des autres remboursements de prêts en cours. Sans compter qu’il lie un peu plus les agriculteurs aux constructeurs, qui leur imposent leurs tarifs et réseaux de réparation.
La location s’est même développée dans un autre secteur plus inattendu : le bétail. Créée dès les années 1970, la société Gestel propose de louer des vaches, en échange d’une partie des naissances, ou d’un loyer en monnaie sonnante et trébuchante.
« Pour moi, c’est un marqueur de problèmes de trésorerie. C’est souvent un peu subi, parce que l’éleveur est en incapacité de se faire financer par la banque », regrette Benoît Rubin, de l’Institut de l’élevage.
« Pour moi, c’est un marqueur de problèmes de trésorerie. C’est souvent un peu subi, parce que l’éleveur est en incapacité de se faire financer par la banque », regrette Benoît Rubin, de l’Institut de l’élevage.
« On assiste à une séparation de plus en plus marquée entre la personne qui travaille, celle qui décide et celle qui porte le capital »
« On assiste à une séparation de plus en plus marquée entre la personne qui travaille, celle qui décide et celle qui porte le capital »
Avec 300 000 bovins loués en cinquante ans, l’activité de Gestel reste limitée par rapport à la taille du cheptel national. Mais l’idée fait désormais son chemin. Défini dès 1800 dans le code rural, le « cheptel de fer », ou location de bétail pour permettre aux repreneurs d’exploitation de louer les bêtes aux cédants, est aussi remis au goût du jour dans le quart sud-est du pays.
Toutes ces tendances, pointe Benoît Rubin, rapprochent finalement la France de modèles déjà courants dans le reste du monde. En Nouvelle-Zélande par exemple, les sharemilkers louent les terres, les bêtes et le matériel aux propriétaires, avec qui ils partagent les résultats de l’exploitation.
« On assiste à une séparation de plus en plus marquée entre la personne qui travaille, celle qui décide et celle qui porte le capital », note cet ancien conseiller de gestion agricole.
Pour Vincent Ferry, du bureau des Jeunes Agriculteurs, l’urgence est de s’assurer que le contrôle de ces nouveaux systèmes reste bien dans les mains des exploitants et exploitantes. « La nouvelle génération ne sera peut-être pas dans l’agriculture toute sa vie. Il faut que les moyens de production soient gérés avec des crédits plus courts et des systèmes plus fluides. Mais les producteurs doivent pouvoir garder la décision finale, non seulement d’un point de vue économique, mais aussi social, en particulier la maîtrise de leur temps de travail. »
