Pétrole, immobilier, cryptos, paradis fiscaux : plongée au cœur de la fortune de Mojtaba Khamenei
La richesse du nouveau guide suprême iranien incarne les dérives d’une mondialisation financière dans laquelle les frontières entre le légal et l’illégal sont poreuses.
Nommé nouveau guide suprême après la mort de son père, consécutive à des frappes américaines fin février, Mojtaba Kahmenei n’est pas un inconnu. Dès 2019, le département du Trésor américain l’avait pointé du doigt comme l’un des hauts responsables du régime, son père lui ayant déjà délégué une large part de son autorité…
Nommé nouveau guide suprême après la mort de son père, consécutive à des frappes américaines fin février, Mojtaba Kahmenei n’est pas un inconnu. Dès 2019, le département du Trésor américain l’avait pointé du doigt comme l’un des hauts responsables du régime, son père lui ayant déjà délégué une large part de son autorité.
Compte tenu de sa place au cœur du pouvoir, il est souvent difficile de distinguer les circuits financiers qui alimentent sa propre caisse personnelle, le budget général iranien et ceux qui permettent au Beyt – la maison du guide – de fonctionner avec ses milliers de personnes.
Néanmoins, entre les actions de la justice américaine et britannique et les enquêtes journalistiques, on peut se faire une première idée des multiples réseaux qui fonctionnent autour du nouveau leader1.
Les circuits fantômes du pétrole
Le pétrole iranien fait régulièrement l’objet de sanctions américaines et européennes depuis une trentaine d’années. La période a été mise à profit pour développer une flotte fantôme de pétroliers à même de livrer l’Asie – la Chine en particulier. Une étude a estimé que ce dark shipping représentait, au niveau mondial, plus de 40 % du marché pétrolier. Un commerce opaque qui, pour la partie iranienne, serait à la source de la fortune de Mojtaba Khamenei.
Pour transporter ce pétrole, il faut des bateaux. Plusieurs sociétés sont à l’œuvre. En juillet 2025, le Trésor américain désigne l’homme d’affaires irako-britannique Salim Ahmed Said comme une tête de pont du trafic, avec des pétroliers immatriculés à la Barbade, aux Seychelles, au Panama, aux Iles Vierges britanniques, etc. En juin 2025, le ministère des Finances américain avait détaillé un circuit parallèle de circulation de capitaux, contournant les banques via des maisons de change avec des façades légales installées à Hong Kong et aux Emirats arabes unis.
Marvise mobiliserait sa flotte de pétroliers fantômes pour effacer l’origine du pétrole iranien en le mélangeant avec d’autres
Marvise mobiliserait sa flotte de pétroliers fantômes pour effacer l’origine du pétrole iranien en le mélangeant avec d’autres
Quand les maires changent la ville
On trouve, comme autre transporteur, la société Marvise. Etablie aux Emirats arabes unis, elle est dirigée par Mohammad Hossein Shamkhani, le fils d’Ali Shamkhani, conseiller du guide suprême et ancien chef du Conseil de sécurité nationale. Marvise mobiliserait sa vaste flotte de pétroliers fantômes pour effacer l’origine du pétrole iranien en le mélangeant avec celui produit en Irak ou en le requalifiant de « Malaysian Blend ».
Shamkhani supervise également un fonds spéculatif, Ocean Leonid Investments. Enregistré à Londres, Genève, Singapour et aux Emirats, il est spécialisé dans le trading de matières premières (pétrole, gaz, métaux…) et bénéficie de liens financiers avec de grandes banques internationales comme JP Morgan ou ABN Amro. En février 2026, les autorités britanniques ont aussi dénoncé les activités de Maritime Mutual, une compagnie d’assurances néo-zélandaise pour avoir fourni des services d’assurances à la flotte fantôme iranienne.
Une fortune de trois milliards de dollars
Le blocage du détroit d’Ormuz par le nouveau pouvoir iranien semble tarir cette manne. Mais, d’une part, certains bateaux – en particulier pakistanais et indiens – peuvent aujourd’hui passer. D’autre part, selon une estimation souvent reprise du Conseil national de la résistance iranienne, un mouvement d’opposition en exil, la fortune personnelle de Mojtaba Khamenei serait de l’ordre de trois milliards de dollars, ce qui lui laisse de quoi voir venir pendant quelque temps…
L’argent du nouveau guide entrerait dans les circuits financiers mondiaux par l’intermédiaire de banques européennes et émiraties
L’argent du nouveau guide entrerait dans les circuits financiers mondiaux par l’intermédiaire de banques européennes et émiraties
Selon une longue enquête de Bloomberg, menée pendant un an, l’argent récupéré par le nouveau guide entrerait dans les circuits financiers mondiaux par l’intermédiaire de banques installées au Royaume-Uni, au Liechtenstein, en Suisse et aux Emirats. En clair, ces flux d’opacité privilégient l’Europe.
Selon le Financial Times, l’homme d’affaires iranien Ali Ansari servirait de financier et d’homme de paille aux placements de Mojtaba Khamenei. Ils se seraient rencontrés dans les années 1990 lorsque le futur dirigeant et son épouse ont effectué des voyages à Londres pour résoudre les problèmes de fertilité du couple. Ansari a fait fortune en bénéficiant de licences d’importation et de commandes publiques avant d’investir dans la construction, le pétrole et le transport maritime.
Bien qu’ils semblent appartenir à la même mouvance de business pétrolier et de finance, aucun lien n’a été établi à ce jour entre Hossein Shamkhani et Ali Ansari. La seule chose qui les rapproche est d’avoir été pointés du doigt par les autorités britanniques en août 2025 pour le premier, en octobre pour le second, à propos de leur rôle dans les circuits financiers occultes de l’Iran.
Une nébuleuse de paradis fiscaux et de sociétés écrans
En revanche, différents éléments permettent de relier Ali Ansari et Moris Mashali, qui semble occuper la place clé d’organisateur des montages juridiques du réseau. On trouve les deux hommes liés dans diverses sociétés écrans, comme l’a montré l’enquête de Bloomberg.
Selon le Financial Times, la société Smart Global, enregistrée dans la petite île des Antilles de Saint-Kitts-et-Nevis, serait la tête de pont d’un ensemble d’autres sociétés propriétaires des placements dans l’immobilier de luxe de Mojtaba Khamenei.
Birch Ventures, située sur l’île de Man, a servi à acheter des propriétés dans un quartier huppé de Londres
Birch Ventures, située sur l’île de Man, a servi à acheter des propriétés dans un quartier huppé de Londres
On trouve ainsi Birch Ventures, située sur l’île de Man, qui a servi à acheter des propriétés dans un quartier huppé de Londres, Tidalwave Holdings 1 au Luxembourg – elle-même propriétaire de Tidalwave Corporation aux Pays-Bas propriétaire du Hilton au centre de Francfort. Ansari est également propriétaire du Hilton Gravenbuch dans la même ville, et investisseur dans de multiples propriétés de luxe en Autriche, à Majorque, à Toronto et à Paris, comme prête-nom.
Veritas Reales Investment Limited, dont l’activité déclarée concerne l’achat et la vente d’immobilier, est contrôlée par Ansari et avait pour directeur Mashali… jusqu’à quinze jours avant les sanctions britanniques contre Ansari. Selon le gouvernement britannique, ce dernier dispose de quatre passeports : deux délivrés pas l’Iran, un par Saint-Kitts-et-Nevis, et un dernier par Chypre qui lui ouvre l’accès aux réseaux financiers européens – tout en résidant à Dubaï, qui semble être le centre administratif du réseau.
L’opacité, un actif stratégique
Selon une journaliste spécialiste du pays et basée à Londres, le nouveau leader aurait également effectué des placements en cryptoactifs. Le gouvernement américain a indiqué qu’il regardait de près les flux financiers du pouvoir iranien impliquant les plateformes cryptos.
Une enquête de la télévision israélienne Channel 14 indique que 1,5 milliard de dollars de cryptoactifs auraient été transférés d’Iran à Dubaï, début janvier dernier, dont 328 millions pour le compte du fils Khamenei.
Le cas de Mojtaba Khamenei démontre la permanence d’une mondialisation financière dans laquelle les frontières entre le légal et l’illégal sont poreuses
Le cas de Mojtaba Khamenei démontre la permanence d’une mondialisation financière dans laquelle les frontières entre le légal et l’illégal sont poreuses
A l’image du dossier Epstein, le cas de Mojtaba Khamenei va au-delà de l’accumulation d’une fortune personnelle bâtie dans l’ombre des sanctions internationales. Il démontre, encore une fois, la permanence d’une mondialisation financière dans laquelle les frontières entre le légal et l’illégal sont poreuses, et où les circuits financiers occidentaux servent de relais à des capitaux qu’ils prétendent contrôler.
Derrière les tankers fantômes, les sociétés écrans et les paradis fiscaux, Mojtaba Khamenei n’apparaît pas comme une anomalie, mais comme le produit d’un ordre économique dans lequel l’opacité reste, encore et toujours, un actif stratégique.
1. Les personnes citées dans les enquêtes judiciaires et journalistiques nient toute implication dans les réseaux iraniens, en particulier ceux de Mojtaba Khamenei.
