Anne-Laure Delatte : « Voulons-nous privilégier la richesse individuelle ou bien être riches ensemble ? »
La question du déficit budgétaire et de la dette publique semble devenir l’un des points structurants du débat de l’élection présidentielle. Il est donc important de disposer d’un regard clair sur la situation des finances publiques françaises.
C’est ce que propose l’économiste Anne-Laure Delatte dans son dernier ouvrage Riches, ensemble ! (Seuil). Elle a confronté nos dépenses collectives à celles des pays européens comparables pour comprendre pourquoi la France est au-dessus des autres, dans quels domaines et, surtout, avec quelle efficacité quant aux résultats obtenus.
La lecture de son livre offre une réponse à une question clé : alors que nous payons beaucoup d’impôts et de cotisations sociales, pourquoi nos services publics de santé, d’école, etc., se dégradent-ils ? Enfin, elle pose les choix que nous devrons faire en la matière à l’occasion de cette élection cruciale pour l’avenir de la France.
Quel regard portez-vous sur l’actualité budgétaire ?
Anne-Laure Delatte : La situation budgétaire est compliquée, et elle ne s’améliore pas. Les propositions du Premier ministre pour le budget 2027 ne dessinent pas de changement structurel susceptible de modifier la donne. Il existe surtout un écart entre le discours et les actes. Le discours est très dur : pas de hausse des recettes ni des impôts, mais des baisses de dépenses, essentiellement sociales, avec quelques domaines préservés, comme l’écologie et la défense.
En même temps, le gouvernement se heurte à un Parlement divisé et à des responsables politiques déjà engagés dans la campagne présidentielle. Comme ses prédécesseurs, il peine donc à réduire les dépenses autant qu’annoncé. Il est alors possible que les déclarations très fermes débouchent finalement sur un ensemble de mesures peu lisibles, qui ne régleront pas la situation.
Pourquoi la dette publique a-t-elle pris une telle importance dans les préoccupations et dans le débat politique ?
Sur ce point, je m’appuie sur les travaux du politiste et sociologue Benjamin Lemoine. Il montre que la dette publique s’impose vraiment dans le débat à partir des années 1990, avec le traité de Maastricht. Depuis trois décennies, la dette sert à discipliner la politique économique. Lorsqu’on en parle, c’est généralement pour dire qu’elle est trop élevée et qu’il faut, en conséquence, réduire les dépenses. Pourtant, le chiffre déterminant est celui du taux auquel les créanciers nous prêtent, qui dit la confiance qu’ils continuent à nous accorder. Pour l’instant, cette confiance demeure !
Mais les taux augmentent en France comme dans les autres pays européens, et la charge de la dette devient de plus en plus lourde. Sommes-nous au bord de la faillite ? Non. La France conserve une forte capacité à lever l’impôt, ce qui rassure les investisseurs. En revanche, la situation ne peut pas durer. Le principal risque n’est pas une attaque spéculative immédiate, mais la multiplication d’arbitrages qui empêchent de financer les politiques dont nous avons besoin.
On parle sans cesse du « trou » de la Sécurité sociale. Or, vous expliquez que, depuis 2014, le système est en réalité excédentaire. Comment est-ce possible ?
Ce constat s’appuie notamment sur les travaux du chercheur Nicolas Da Silva, mais il ressort aussi des documents administratifs, en particulier du projet de loi de financement de la Sécurité sociale. La dette publique ordinaire est « roulée » : lorsqu’un titre arrive à échéance, l’Etat en émet un autre pour rembourser le précédent. Pour la dette sociale, un autre choix a été fait : celui de l’amortir, c’est-à-dire de la rembourser effectivement, une tâche confiée à la Caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades).
La Sécurité sociale est en réalité excédentaire. Il est trompeur de présenter le déficit comme la preuve que le système serait intrinsèquement insoutenable
La Sécurité sociale est en réalité........
