Embargo à Cuba : l’agroécologie pour éviter l’effondrement alimentaire
Comment éviter l’effondrement alimentaire lorsqu’un pays vit sous embargo durable et voit ses alliances se fragiliser ? Une étude récente à Cuba met en évidence la réactivation d’une agroécologie déjà mobilisée lors des crises antérieures, aujourd’hui réinvestie sous des formes plus hybrides et décentralisées.
Depuis la révolution de 1959, nourrir la population est un pilier du projet politique cubain. L’État a fait de l’alimentation un service public : centralisation des importations, planification de la production et rationnement à travers la libreta, un carnet distribué à chaque famille permettant d’accéder à des produits de première nécessité dans des magasins d’État à prix subventionnés.
L’objectif était clair dès l’origine : garantir un accès universel à l’alimentation. Cuba n’a pas dévié de cet objectif, malgré l’embargo durable mis en place par les États-Unis dès 1962. Dans ce contexte, l’alliance cubaine avec l’Union soviétique a longtemps permis de stabiliser ce modèle en assurant énergie, pesticides et engrais agricoles, semences et plants, fournitures vétérinaires et devises.
Un modèle alimentaire étatique sous dépendance extérieure (années 1960-1980)
Le système cubain reposait alors sur un appareil productif fortement centralisé. L’agriculture d’État – le sector estatal – a regroupé les exploitations héritières des grandes entreprises agricoles nationalisées après 1959. Ces fermes publiques, gérées par des entreprises d’État, fonctionnaient avec des salariés agricoles rémunérés par un salaire fixe, des objectifs de production planifiés et des circuits d’approvisionnement centralisés en pesticides, en engrais et en énergie. À leur apogée dans les années 1980, les entreprises agricoles d’État couvraient près de 80 % de la surface agricole nationale, ne laissant que 20 % entre les mains du secteur privé.
Cette architecture institutionnelle et productive a tenu tant que des appuis extérieurs amortissaient les chocs, qu’ils soient internes ou géopolitiques. Mais, au début des années 1990, l’effondrement de l’Union soviétique a provoqué à Cuba une chute brutale des échanges commerciaux, des soutiens financiers ainsi que des approvisionnements en énergie, en engrais et en pesticides. Fragilisé dans ses bases économiques et productives, le pays s’est vu contraint de réinventer son modèle agricole.
De l’agroécologie contrainte à l’institutionnalisation politique (années 1990-2010)
Ce contexte de pénurie du début des années 1990, connu sous le nom de « período especial » (« période spéciale »), a entraîné un virage profond du système productif cubain. Diversification des cultures, recyclage de la matière organique, traction animale, production de bio-intrants (produit d’origine biologique utilisé en agriculture pour remplacer ou réduire les intrants chimiques, ndlr) : une agroécologie de survie s’est progressivement installée et diffusée à grande échelle, à la fois dans les campagnes et au cœur des villes.
Ces transformations sont, d’une part, encouragées par une politique agraire consistant à transformer certaines fermes d’État en coopératives et à redistribuer des terres en usufruit à des producteurs. Elles sont, d’autre part, accompagnées par un vaste programme étatique d’agriculture urbaine et suburbaine visant à rapprocher producteurs et consommateurs, sur des bases majoritairement organiques : exploitations maraîchères de petite taille, souvent conduites en planches bio-intensives (voir photo ci-dessous), avec des modes de rémunération réformés pour être davantage incitatifs.
D’abord vécue comme une adaptation pragmatique à la pénurie, cette dynamique a........
