Ce pendant satirique des prix Nobel récompense les (vrais) savants fous
Ce pendant satirique des prix Nobel récompense les (vrais) savants fous
Nicolas Méra – Édité par Thomas Messias – 22 février 2026 à 17h00
Depuis 1991, la réputation de ce collectif de chercheurs récompensant les travaux scientifiques les plus loufoques ne cesse de grandir. Éclairage avec l'un de ses administrateurs, lui-même lauréat du convoité prix Ig-Nobel.
Temps de lecture: 4 minutes
La corpulence des chefs d'État est-elle un bon indicateur de la corruption du pays qu'ils gouvernent? Un régime anthropophage est-il plus calorique qu'un régime standard? Les poupées vaudou sont-elles efficaces contre des patrons harceleurs? Croyez-le ou non, ces questions improbables ont fait l'objet de recherches scientifiques très sérieuses, qui ont valu à leurs auteurs et autrices le convoité prix Ig-Nobel, contrepied humoristique de l'emblématique récompense décernée depuis décembre 1901.
«L'humour est un moyen de communication très puissant, assure Rees Moeliker, responsable européen du collectif scientifique Improbable Research, qui décerne les prix. Il attire immédiatement l'attention et la retient. C'est ce qui se passe lorsque vous entendez parler d'une recherche ou de toute autre réalisation qui a remporté un prix Ig-Nobel: vous voulez en savoir plus et en parler aux autres. Tout à coup, tout le monde parle des travaux récompensés alors qu'une publication scientifique n'attire normalement l'attention que d'un petit nombre de vos pairs.»
Sérieux mais bon enfant
En 2025, la 35e édition s'est tenue à l'université de Boston dans la soirée du 18 septembre. Ne vous y trompez pas: malgré leur apparence débonnaire et leurs sourires en coin, ces hommes et ces femmes sont des sommités du monde scientifique. Certains enseignent dans des universités de prestige, comme le MIT ou Harvard, et les individus chargés de distribuer les trophées sont d'authentiques lauréats du prix Nobel. Tous ont le bon goût de ranger leurs diplômes au placard le temps d'une soirée: celle des Ig-Nobel (prononcez «ignobeul»), cérémonie satirique récompensant les recherches le plus loufoques de l'année écoulée.
Ici, pas de discours assommants ou de PowerPoint saturés d'équations. La remise des prix s'effectue toujours dans une atmosphère bon enfant avec déguisements, numéros musicaux et farces déjantées au programme. Par ailleurs, la cérémonie est émaillée de petites traditions: l'une d'entre elles exige que spectateurs et spectatrices projettent à un rythme soutenu des avions en papier sur la scène. Un volontaire les balaie frénétiquement.
Puis vient le moment, très attendu, de la remise des prix. En physique, c'est une équipe (majoritairement italienne) qui a été félicitée pour avoir étudié la mécanique des fluides d'une sauce accompagnant les pâtes. Le prix Ig-Nobel de la paix a quant à lui été décerné à des chercheurs ayant étudié l'effet de la consommation d'alcool sur les capacités linguistiques (leur conclusion: «Elle peut avoir des effets bénéfiques sur la prononciation d'une langue étrangère»). Les lauréats reçoivent habituellement une récompense financière à hauteur de 10.000 milliards de dollars zimbabwéens –une devise qui, à cause de l'hyperinflation, a cessé d'être utilisée en 2009: cette somme a priori impressionnante vaut environ 0,04 dollars, soit 3 centimes d'euro.
Les lauréats du prix Nobel Moungi Bawendi (à gauche) et Eric Maskin (à droite) dégustent des pâtes cacio e pepe lors de la cérémonie des prix Ig Nobel 2025. | Improbable Research - Mike Benveniste
Une blague devenue sérieuse
Créés par Marc Abrahams en 1991, les Ig-Nobel sont distribués chaque année depuis trente-cinq ans, honorant les percées scientifiques «qui font rire d'abord et font réfléchir ensuite». Si elle récompense généralement d'authentiques scientifiques, les prix sont également attribués de manière sarcastique: à Donald Trump pour sa gestion catastrophique de la pandémie de Covid-19 (prix Ig-Nobel de médecine en 2020), à l'entreprise Volkswagen pour avoir truqué les émissions de pollution de ses véhicules (prix Ig-Nobel de chimie 2016) ou à plusieurs promoteurs de l'homéopathie, entre autres pseudosciences.
La remise des prix, qui a longtemps eu pour théâtre l'université d'Harvard, s'est imposée avec le temps comme un événement majeur du calendrier scientifique, au même titre que la cérémonie de Stockholm, qu'elle parodie. Ses fondateurs s'attendaient-ils à un tel succès? «Comme beaucoup de concepts à succès, le prix Ig-Nobel a commencé comme une blague, sans grandes attentes, reconnaît Rees Moeliker. Il est depuis devenu une blague sérieuse.»
Depuis 1995, Rees Moeliker et ses complices éditent également une revue anglophone, Annals of Improbable Research (Les Annales de recherche improbable), qui compile les travaux scientifiques les plus absurdes du monde académique. Récemment, ils ont par exemple mis en avant une étude de janvier 2023 confirmant une corrélation positive entre le fait de conduire une voiture de sport et celui de posséder un pénis plus petit que la moyenne –apportant ainsi la confirmation scientifique d'une intuition universelle.
«En cette période où la science est menacée, nous constatons un intérêt accru pour notre travail.»
Admirons au passage l'abnégation de ces chercheurs de l'étrange, qui n'hésitent pas à se salir les mains pour la cause: une équipe internationale a par exemple étudié la répartition et la taille des poils de nez humains parmi un échantillon de cadavres (prix Ig-Nobel de médecine en 2023), tandis qu'une autre s'est penchée sur la question de savoir dans quelle mesure la constipation des scorpions affectait leur performance sexuelle (prix Ig-Nobel de biologie en 2022). Un chercheur japonais a également été félicité en 2018 pour ses «leçons tirées d'une auto-coloscopie», qui ont obtenu une place de choix dans les «Annales».
Cette célébration de l'insolite et de l'improbable dans la communauté scientifique agace-t-elle certains chercheurs, qui souhaiteraient que l'on accueille leur travail avec davantage de considération? «Même si les prix Ig-Nobel font sourire, nous prenons très au sérieux les recherches récompensées, assure Rees Moeliker. En cette période où la science est menacée, nous constatons un intérêt accru pour notre travail.»
Il faut dire que l'initiative apporte son lot d'idées neuves qui alimentent, au bout du compte, des perspectives scientifiques très concrètes. La preuve: Andre Geim, physicien britannique d'origine russe, est à ce jour le seul scientifique à avoir été couronné à la fois du prix Ig-Nobel (2000) et du prix Nobel (2010)!
Loin de se cantonner à la célébration de recherches marginales, les Ig-Nobel sont la preuve que la science peut continuer d'émerveiller, dans la plus pure anarchie expérimentale, et d'étonner les plus aguerris des savants. «C'est l'étincelle que vous donne le prix Ig-Nobel qui alimente l'intérêt pour la science, témoigne Rees Moeliker. C'est essentiel pour continuer à réfléchir et à entretenir votre curiosité.»
Mon interlocuteur en sait quelque chose: il a reçu le prix Ig-Nobel de biologie en 2003 pour ses recherches inédites sur la sexualité des canards. Cette récompense lui a permis de franchir un cap et de promouvoir son travail au-delà des frontières étriquées du monde académique. «Je veux dire: qui aurait pu connaître et réfléchir à la nécrophilie homosexuelle chez les canards colverts?» conclut-il en souriant.
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