Pour la première fois, un virus marin est passé chez l'homme, déclenchant une infection oculaire inconnue
Pour la première fois, un virus marin est passé chez l'homme, déclenchant une infection oculaire inconnue
Lucas Déprez-Rose – 5 avril 2026 à 9h55
Présent chez les poissons et les crustacés, ce virus a été retrouvé chez des patients souffrant d'hypertension oculaire sévère. Si les cas restent rares, cette transmission marque un tournant dans la compréhension des maladies émergentes.
Temps de lecture: 2 minutes - Repéré sur New Scientist
Tout commence par des symptômes qui ressemblent à ceux d'un glaucome: une pression anormalement élevée dans l'œil, une inflammation, des douleurs. Sauf que pour les 70 patients et patientes inclus dans une étude chinoise récente, la cause n'avait rien à voir avec les virus déjà connus en ophtalmologie. Tous se sont révélés porteurs du «covert mortality nodavirus» (CMNV), un pathogène jusque‑là uniquement identifié chez les crevettes, crabes, poissons et autres animaux aquatiques –jamais chez l'être humain.
Cette nouvelle maladie a été baptisée POH‑VAU, pour «persistent ocular hypertensive viral anterior uveitis», une uvéite antérieure virale avec hypertension oculaire persistante. Elle touche la partie avant de l'œil et peut, dans les cas les plus graves, endommager le nerf optique de façon irréversible, jusqu'à entraîner une perte de vision. Dans la cohorte étudiée, environ un tiers des patients ont dû être opérés pour contrôler la pression intraoculaire, et l'un d'entre eux a perdu définitivement une partie de la vue.
Ce qui rend cette découverte particulièrement marquante, c'est qu'elle constitue une première documentée dans l'histoire des zoonoses virales. «À ce jour, aucun virus d'origine aquatique n'avait été démontré comme capable d'infecter des êtres humains et de provoquer directement une maladie», résument les auteurs dans leur étude publiée fin mars 2026 dans la revue Nature Microbiology. Le travail, repéré par New Scientist, décrit un passage de barrière d'espèce à espèce, depuis la faune marine vers l'humain.
Comment ces personnes ont‑elles été infectées par ce virus? L'enquête d'exposition montre qu'environ 71% des cas concernaient des individus en contact fréquent et non protégé avec des animaux aquatiques: aquariophiles, pêcheurs, employés de poissonneries ou cuisiniers manipulant poissons et crustacés à mains nues, ainsi que des personnes consommant régulièrement des produits de la mer crus. Les auteurs évoquent aussi des transmissions possibles au sein des foyers via le partage d'ustensiles ou de surfaces contaminées, même si ces scénarios restent difficiles à documenter précisément.
Un virus présent partout dans les océans
Pour mesurer l'ampleur du problème, l'équipe de l'Académie chinoise des sciences de la pêche à Qingdao a élargi la focale. Elle a testé 523 animaux aquatiques sauvages ou d'élevage, prélevés sur six continents (Asie, Amériques du Nord et du Sud, Europe, Afrique et Antarctique). Résultat: le CMNV est détecté partout, dans 49 espèces différentes –crevettes, crabes, poissons, concombres de mer, balanes, etc. Chez ces animaux, le virus provoque léthargie et décoloration, et peut ainsi entraîner des pertes économiques importantes en aquaculture, sans être systématiquement mortel.
«Je ne connais aucun virus avec une gamme d'hôtes aussi large», souligne le virologue Edward Holmes, de l'Université de Sydney. Il n'exclut pas que le pathogène circule également dans des espèces encore non étudiées, ni qu'il ait pu transiter par un autre mammifère avant d'atteindre l'humain. Le CMNV était déjà connu pour sa capacité à infecter de nombreux invertébrés aquatiques; le fait qu'il soit désormais associé à une maladie humaine en fait un cas d'école de virus généraliste à surveiller de près.
Faut‑il pour autant parler de menace sanitaire majeure? Les chercheurs restent prudents. Si quelques cas laissent penser qu'une transmission interhumaine via des contacts rapprochés ou des objets contaminés est concevable, aucune preuve directe de contagion de personne à personne n'a été apportée pour l'instant. Edward Holmes lui‑même insiste: «Ce n'est pas une épidémie», mais un signal d'alerte sur les risques de nouveaux passages de virus aquatiques vers l'humain dans un contexte de mondialisation et de changement climatique.
Cette découverte impose surtout de revoir notre perception des risques liés aux produits de la mer crus et à la manipulation d'animaux aquatiques sans protection. Porter des gants pour vider un poisson, éviter les coupures aux mains lors de la préparation des crustacés, limiter la consommation de fruits de mer crus ou encore mieux surveiller la chaîne sanitaire de ces produits. Les autorités de santé chinoises, comme plusieurs équipes internationales, appellent désormais à renforcer la surveillance de ce virus longtemps cantonné aux élevages mais qui vient de prouver qu'il savait aussi s'inviter… dans nos yeux.
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