menu_open Columnists
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close

«Je voulais juste vous dire que je suis gay»: faire son coming out est-il toujours libérateur?

14 0
26.03.2026

«Je voulais juste vous dire que je suis gay»: faire son coming out est-il toujours libérateur?

Florent Manelli – 26 mars 2026 à 19h55

Dans son livre «Au-delà du placard», paru mercredi 25 mars, l'auteur et illustrateur Florent Manelli analyse l'empreinte de cet acte à la fois intime et politique dans la société actuelle.

Temps de lecture: 6 minutes

Les odeurs du dîner flottent encore dans la pièce. Adossé à la gazinière, le regard dans le vide, je sens des phrases cogner dans ma tête. Les mêmes depuis des années. «Il faut que tu le dises. C'est le moment. Après ça, ce sera fini.»

Mes parents sont dans le salon, absorbés par un reportage sur les châteaux de la Loire. Mon frère et ma sœur sont dans leurs chambres. Lui, plongé dans une partie de jeu vidéo, elle, le nez dans son vernis à ongles. Mes yeux se posent sur le calendrier aimanté à la porte du réfrigérateur. D'un rapide coup d'œil, je trouve la date du jour: mercredi 21 décembre 2011.

Mon ventre se tord à mesure que les secondes défilent. «Allez, après ça, tu seras libéré. Enfin.» Je me lance. Je m'avance dans le salon et sens mon cœur prêt à exploser. Mes lèvres et mes mains tremblent, mes jambes sont lourdes. Je ressens à cet instant le poids des années. Celles passées à mentir sur ma sexualité et mes désirs, tenter de faire diversion, singer un corps étranger au mien, contrôler et surveiller ma voix, chacun de mes membres, encaisser les railleries sans vraiment pouvoir réagir, pétrifié par la peur et l'angoisse de tout perdre. Tout ceci va prendre fin. «Enfin.»

«Papa, maman, je peux vous parler dans la cuisine?» Leurs regards surpris se détachent de la télévision et croisent le mien. À cet instant, chacun comprend le moment et s'apprête à jouer le rôle qui lui est attribué.

En réalité, j'ai déjà fait mon coming out à mon frère, ma sœur et quelques ami·es il y a plusieurs jours. Iels ont accueilli la nouvelle avec tendresse et empathie. Mais celui que je m'apprête à faire auprès de mes parents, je le considère comme mon «véritable» coming out. Parce qu'il est celui que j'ai le plus analysé dans ma vie, qui cristallise l'essence de ce passage d'une vie à l'autre, de l'intérieur à l'extérieur du placard, et que j'ai vu tant de fois dans des films ou des séries.

Je place aussi ce moment au-dessus des autres parce que cette annonce met un point d'interrogation sur ma condition émotionnelle, sociale et matérielle à venir puisque mes parents financent mes études et sont des piliers importants dans ma vie. Leur réaction pourrait tout faire basculer dans des méandres que j'ai pris soin d'imaginer dans leurs moindres détails depuis que mes premiers désirs gays ont commencé à fleurir. J'ai déjà vu des dizaines de reportages de jeunes gays, lesbiennes, trans mis·es à la porte par leurs parents, sans ressources, dans la rue du jour au lendemain, parfois menacé·es de mort par leur propre famille. Pourquoi cela ne m'arriverait-il pas aussi?

«Papa, maman, je peux vous parler dans la cuisine?» Leurs regards surpris se détachent de la télévision et croisent le mien. À cet instant, chacun comprend le moment et s'apprête à jouer le rôle qui lui est attribué. Le mien: le jeune homo perdu mais soulagé de dire enfin qui il est. Le leur: les parents qui avouent qu'ils s'en doutaient depuis longtemps et se perdent dans des explications maladroites.

Tous les deux me suivent. Je ne peux plus faire machine arrière désormais et cette pensée me serre immédiatement la gorge. Nous nous asseyons autour de la table comme nous l'avons fait une heure plus tôt pour dîner. Le moment est solennel et pesant. Je pose mes deux mains sur la table et des larmes envahissent presque instantanément mes yeux. «Voilà… je voulais juste vous dire que je suis gay.» Je pleure déjà à chaudes larmes au milieu de ma phrase et baisse le regard pour fixer la nappe fleurie de notre table de cuisine –une vieille stratégie que j'applique depuis l'enfance: fixer un élément extérieur pour échapper à toute situation inconfortable.

Je plonge dans ce tissu orné de fleurs aux couleurs poudrées. «Une rose en train d'éclore ici.» Ces quelques mots font tout exploser. «Là, une tulipe rouge.» Ils charrient avec eux des années de doutes, de honte, de violences et de peurs. «Une rose orangée par ici.» Je suis encore loin de me dire fier d'être qui je suis, loin d'imaginer la joie que je pourrai trouver à être gay, un jour. «Ah tiens, une pensée violette par là. C'est drôle, je ne l'avais jamais remarquée.»

Je cherche à rassurer mes parents, je joue la carte du «bon homo». […] Je cherche à tout prix à rester assimilé à une norme qui, j'en prendrai conscience des années plus tard, est pourtant en grande partie la cause de mes maux.

Je cesse de fixer mon jardin factice et regarde le visage de mon père dont la mâchoire s'est serrée depuis mon annonce, puis celui de ma mère aux yeux déjà rougis et humides. C'est elle qui parle la première. «Je le sais depuis que tu es petit, je savais déjà que tu étais… Différent, c'est pour ça que je voulais te protéger à tout prix.» La maman attendrie et perdue qui n'ose pas prononcer le mot «homosexuel», c'est fait. Mon père la suit. «C'est sûr que c'est une déception, on se doutait mais bon… on ne peut rien faire.» Le papa froid et distant avec une pointe d'homophobie ordinaire, c'est fait aussi.

De mon côté, je pleure toujours et tente d'apporter quelques explications. Je cherche à rassurer mes parents, je joue la carte du «bon homo» qui ne va pas à la marche des fiertés, ne milite pas et reste sagement dans le cadre. Je cherche à tout prix à rester assimilé à une norme qui, j'en prendrai conscience des années plus tard, est pourtant en grande partie la cause de mes maux. Tous deux me posent des questions auxquelles je réponds brièvement tout en ayant le sentiment de subir un interrogatoire injuste et en sachant pertinemment que ce ne sera pas le dernier, que d'autres discussions m'attendent avec chacun d'entre eux dans les semaines, les mois et les années qui viennent.

Un long silence clôt notre échange. «Voilà, je vous ai tout dit.» Mes parents restent assis, mutiques. Mes yeux naviguent de la nappe fleurie à leurs visages et je finis par quitter la cuisine sans me retourner. J'entends mes parents faire de même et rejoindre le salon à nouveau. Je monte les escaliers pour m'enfermer dans ma chambre. «Ça y est.» Je m'allonge sur mon lit où je me laisse pleurer, dans un étrange mélange de soulagement et d'anxiété. Et je sais déjà que cette dernière ne me quittera plus.

Tandis que des larmes tièdes et rondes coulent sur mes tempes, dans mon corps c'est une déflagration qui fabrique pêle-mêle de la joie, de la peur et de l'espoir. J'écris un SMS à une amie pour lui raconter la scène. Elle me répond que mes parents auront besoin de temps mais qu'aujourd'hui c'est le premier jour du reste de ma vie. Je la crois.

Dix années s'écoulent. Pour célébrer cette décennie en dehors du placard, je publie un texte sur mon compte Instagram. J'y parle de mes années à cheminer, de ma fierté d'être qui je suis, des amants et des ami·es que j'ai rencontré·es, de ma conscience politique qui s'est invitée dans ma vie, des portes que j'ai ouvertes pour mieux me comprendre, m'écouter, ouvrir des possibles. Les heures suivantes, je reçois plusieurs messages de soutien d'ami·es et d'inconnu·es, des personnes LGBTQI+ me partagent leur coming out, certain·es ont vécu des situations similaires à la mienne, d'autres non. Les stimuli provoqués par les notifications font leur travail, je suis récompensé pour ma publication. Émoji cœur, émoji ému, émoji câlin.

Je devrais me sentir serein et apaisé, mais une étrange gêne apparaît rapidement au fond de ma gorge. Les jours suivants, elle est toujours là. Pire, elle grossit. Elle se transforme bientôt en une lourdeur amère et me provoque quelques crises d'angoisse. Je relis mon texte des dizaines de fois comme on observerait longuement un tableau sans arriver à saisir ce qui lui manque pour être définitivement terminé. Mon cerveau turbine et, sans tarder, des migraines apparaissent. Les mêmes qui me saisissaient au début de ma vingtaine alors que j'étais encore dans le placard et me débattais pour tenter d'en sortir.

Quelque part en moi, une insatisfaction au goût rance s'agite comme si je venais de percer à jour une autre réalité et une question vient écraser toutes les autres: mon coming out m'a-t-il vraiment libéré?

Voir tous ses articles

Slate À la une Iran Donald Trump Monde Société Politique Économie Culture Tech & internet Médias Égalités Parents & enfants Boire & manger Sciences Santé Sports Séries Grands formats

korii. À la une Biz Tech Et Cætera

Slate Audio À la une Nos podcasts Nos productions audio

Nos productions audio

korii. est la verticale de Slate.fr dédiée aux nouvelles économies, aux nouvelles technologies, aux nouveaux usages et à leurs impacts sur nos existences.

Slate Audio est une plateforme d’écoute de podcasts natifs imaginée par Slate.fr.

Slate for Brands, c'est un ensemble de solutions de production et de médiatisation entièrement dédiées à répondre aux problématiques de communication de nos partenaires.


© Slate