Affaire Elisa Pilarski: «J'ai plus ma femme, j'ai plus mon fils, ça fait sept ans et y a toujours pas de réponse»
Affaire Elisa Pilarski: «J'ai plus ma femme, j'ai plus mon fils, ça fait sept ans et y a toujours pas de réponse»
Élise Costa – Édité par Émile Vaizand – 17 mars 2026 à 6h55
Le 16 novembre 2019, Elisa Pilarski, jeune femme enceinte de six mois, est retrouvée morte dans la forêt de Retz (Aisne). Au moment du drame, elle promenait Curtis, un pitbull appartenant à son compagnon Christophe Ellul. Celui-ci comparaissait devant le tribunal correctionnel de Soissons au début du mois de mars.
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Mardi 3 mars 2026. Au tribunal judiciaire de Soissons (Aisne), trois cordons de policiers filtrent l'entrée. À 9h, la cloche de la cour retentit. La présidente du tribunal correctionnel, Armelle Radiguet, rappelle, d'une voix ferme, qu'aucune place ne sera laissée à «la passion et aux débordements». Face à elle, Christophe Ellul, 51 ans, est poursuivi pour homicide involontaire par agression d'un chien.
La présidente observe le quinquagénaire, seul à la barre. Aucun témoin ni expert n'a été cité. Elle lui demande: «Est-ce que, aujourd'hui, vos certitudes sont ébranlées?» Christophe Ellul est un taiseux. Après un court silence, il répond: «Si, aujourd'hui, vous me mettez une preuve sur la table que c'est mon chien qui a fait du mal à Elisa, je…» Un instant, il cherche ses mots: «J'ai plus ma femme, j'ai plus mon fils. Ça fait sept ans et y a toujours pas de réponse.»
Les faits remontent au 16 novembre 2019. Ce samedi-là, Elisa Pilarski, 29 ans, s'ennuie à la maison. Cela fait trois jours qu'il pleut sur Saint-Pierre-Aigle, petite commune du sud-ouest de l'Aisne, située entre Soissons et Villers-Cotterêts. Christophe Ellul, son compagnon, a ouvert le canapé-lit en bas pour qu'elle puisse se reposer et regarder la télévision quand il est au travail.
Lui est agent de piste pour Air France –il «déplace les avions»– à l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, à 70 kilomètres de là. Ensemble, ils vont bientôt avoir un petit garçon, Enzo. Elisa Pilarski est enceinte de six mois. Leur relation est faite de hauts et de bas. À l'époque, plutôt de bas: Elisa n'a pas apprécié que Christophe lui a dit avoir «la quarantaine» alors qu'il avait 45 ans.
«Elisa, de toute façon, elle aimait pas les gens, c'étaient des cons. Y avait que les animaux. Avec Curtis, ils étaient tellement fusionnels.»
C'est leur amour de la nature et des chiens qui les a réunis. «Même petite, s'il y avait un chien au bord de la route, il fallait s'arrêter, c'était un peu pénible», sourit Nathalie, la mère d'Elisa Pilarski. Le couple s'est rencontré au début de l'année 2019 sur un groupe Facebook de propriétaires de race American Staff Terrier.
Elisa possède un jeune Staff, Ice. Christophe en a quatre: Chivas, Lady, Drago, et Curtis. Elisa adore Curtis. Elle l'appelle «mon gros bébé d'amour». Christophe Ellul précise: «Elisa, de toute façon, elle aimait pas les gens, c'étaient des cons. Y avait que les animaux. Avec Curtis, ils étaient tellement fusionnels.» Pour les concours canins, c'est elle qui encourage le chien, car «la grosse voix de Christophe» le bloque.
«Elisa préférait être dehors avec les chiens»
En cette fin d'année 2019, lasse du temps d'automne, Elisa Pilarski décide de sortir les chiens. La forêt de Retz, ancienne grande forêt royale –la préférée de François Ier– est au bout de la rue. «Elle préférait être dehors avec les chiens», reconnaît Christophe Ellul.
«Chez Christophe, ça ne captait pas bien, donc Elisa m'appelait en balade», retrace Nathalie Pilarski. La mère d'Elisa tient une épicerie à l'autre bout de la France, sur la place de la mairie de Rébénacq, dans les Pyrénées-Atlantiques. Il est prévu que Christophe Ellul et Elisa Pilarski s'installent dans la région à la naissance d'Enzo. Au téléphone, sa fille lui raconte l'altercation qu'elle vient d'avoir avec le propriétaire d'un berger belge malinois non tenu en laisse, alors qu'elle promenait Chivas. Nathalie Pilarski coupe court: les histoires de chiens d'Elisa, elle en a un peu assez et il y a du monde au magasin. Elles se rappelleront plus tard. Après avoir sorti et ramené Chivas, Elisa fait monter Curtis dans le 4x4 pour le promener à son tour dans la forêt.
«Je crois qu'elle m'a parlé de plusieurs chiens»
À 13h16, ce 16 novembre 2019, Elisa Pilarski appelle Christophe Ellul. Il ne décroche pas. Le second appel, à 13h19, l'inquiète. Il décroche. Il ne comprend pas tout. Il entend Elisa «hurler de douleur». La conversation dure 135 secondes, soit un peu plus de deux minutes. À la barre, Christophe Ellul relate: «Elle m'a dit: “Je ne tiens plus Curtis.” Je suis sûr qu'elle m'a dit avoir été mordue au bras et à la jambe. Je crois qu'elle m'a parlé de plusieurs chiens, mais je ne me souviens plus.» Aussitôt, il alerte son employeur et grimpe dans son véhicule. «J'ai peut-être pas fait les bonnes démarches, appeler les secours et tout ça… Ça a été ma manière de faire», admet-il sept années plus tard face à la présidente du tribunal judiciaire de Soissons.
Au même moment, les cors de la chasse à courre (ou vénerie) organisée pour la Saint-Hubert, le saint patron des chasseurs, se taisent. Les cavaliers montent en selle. Le maître d'équipage, Sébastien Van den Berghe, annonce: «Aujourd'hui, nous découplerons en forêt avec vingt-et-un chiens.»
Au bout de plusieurs minutes, Curtis finit par lui répondre en aboyant. En contrebas, Christophe Ellul aperçoit son chien, calme, couché près d'un tronc d'arbre. Alors qu'il s'avance, son maître comprend. Ce n'est pas un tronc d'arbre. C'est Elisa.
Sur la route, Christophe Ellul tente d'appeler Elisa Pilarski. Il lui envoie des SMS: «J'arrive, je suis sur la route, dis-moi où tu es.» Elisa ne répond pas. Une fois arrivé au parking, il monte par le «petit chemin traditionnel», en direction de la laie du Fond d'argent, dans le nord-est de la forêt de Retz. D'un fourré, il aperçoit «quatre ou cinq chiens de chasse blancs» sortir. À 14h14, il écrit à Elisa: «Je te trouve pas.» Il la rappelle.
Sur le parking, quatre chasseurs discutent contre une voiture. Christophe Ellul croit entendre l'un d'eux dire: «Vaut mieux pas pour vous que votre chien soit en liberté.» À la lisière de la forêt de Retz, il tombe sur l'écharpe d'Elisa, ramasse son pull un peu plus loin, puis son blouson. Dans la poche du blouson rouge, il trouve «un paquet de cigarettes et un joint». Toujours vêtu de son gilet jaune fluorescent Air France, Christophe Ellul hurle les noms d'Elisa et de Curtis. Des cavaliers, l'entendant au loin, se rapprochent. Il leur explique chercher sa compagne, leur demande s'ils ne l'ont pas vue avec un chien en laisse. Dans ses mains, les chasseurs voient des «vêtements de couleur rouge, humides et tâchés».
«Elle est morte dans la forêt, elle est mangée de partout»
Au bout de plusieurs minutes, Curtis finit par lui répondre en aboyant. En contrebas, Christophe Ellul aperçoit son chien, calme, couché près d'un tronc d'arbre. Alors qu'il s'avance, son maître comprend. Ce n'est pas un tronc d'arbre. C'est Elisa. Son corps est allongé sur le sol. Elle est «nue», dit-il à la barre.
Il y a beaucoup de sang. Son scalp est arraché. Les plaies, béantes. Dans la tête de Christophe Ellul, «plein de choses [lui] sont entrées», dit-il à la présidente. Au toucher, Elisa est froide. Christophe Ellul prend son chien, le fait monter dans sa voiture et court vers la maison la plus proche. Il frappe à une porte. Une dame appelle les secours, avant de lui passer le téléphone. À l'opérateur de la gendarmerie, Christophe Ellul dit, à propos d'Elisa Pilarski: «Elle est morte dans la forêt. Elle est mangée de partout. Elle sortait mon chien et… Je ne sais pas ce qui s'est passé. […] Mon chien il est rempli de sang [sic].»
Avec la dame, il retourne auprès du corps d'Elisa Pilarski. La dame lui dit de la recouvrir, de ne pas laisser comme ça. «J'ai pris son blouson rouge», précise Christophe Ellul. À la barre, il retient un sanglot: «Je remercie cette dame d'avoir été là, parce que sans elle, je ne sais pas comment j'aurais fait.»
En état de choc, il est pris en charge par les secours. Le médecin du SMUR dépêché sur place pour constater le décès d'Elisa Pilarski procède aux premières observations. «Pour avoir vu, par le passé, une personne attaquée par cinq chiens, cela y ressemble», déclare-t-il aux enquêteurs.
Entendu par les gendarmes de la brigade de Soissons, Christophe Ellul assure avoir vu une meute d'une trentaine de chiens sur place. Quelques jours après la mort de sa compagne, au micro de BFMTV et RMC, filmé de dos, il réitère: «Pour moi, c'est la chasse à courre. Les chiens [de chasse] sortaient de ce précipice où était Curtis. Curtis a reçu beaucoup de morsures.»
Alors, l'affaire embrase les médias et les réseaux sociaux. De nombreuses associations de défense des animaux appellent à l'interdiction de la chasse à courre. Les vingt-et-un chiens de la vénerie sont isolés dans des box du chenil, afin de procéder à des prélèvements biologiques. Les enquêteurs auditionnent les chasseurs, piqueux –le cavalier chargé de conduire la meute– et autres témoins présents l'après-midi de la Saint-Hubert.
«Dans cette affaire, il faut être antichasse ou pro-chasse»
Derrière son écran, un homme voit passer un tweet du vidéaste Rémi Gaillard sur «une chasse à courre qui aurait tué une femme». Il regarde l'interview que Christophe Ellul a accordée à BFMTV. Ce qu'il dit lui paraît «invraisemblable, très hollywoodien, avec ces chiens, silencieux, qui sortent d'un fossé…». Quelque chose ne colle pas. Au départ, par défi intellectuel, ce détective anonyme accumule les articles de presse et les vidéos, afin de comprendre ce qui s'est passé dans la forêt de Retz, le 16 novembre 2019. Très vite, il note les «incohérences et les contradictions».
Voyant les gens «un peu fous», il décide de prendre un pseudo, Benoît Blanc, en référence au détective joué par Daniel Craig dans le film À couteaux tirés, sorti fin novembre 2019. Puis il lance un blog pour montrer que «les pièces ne s'imbriquent pas». Seul Christophe Ellul, par exemple, parle de morsures sur son chien Curtis. Là où les experts, eux, évoquent la présence d'«excoriations» sur le haut de son crâne, qui ont pour origine des griffures auto-infligées par un chien cherchant à se défaire de sa muselière. «Je ne pense pas qu'il y ait eu une bagarre, en convient Christophe Ellul au premier jour de son procès, le 3 mars 2026. Mais il saignait… Après, peut-être, s'il s'est frotté contre un arbre, ou des ronces…»
Ce qui frappe immédiatement Benoît Blanc est la manière dont chacun pense savoir sur ce qui est arrivé à Elisa Pilarski, «non pas en raison des éléments, mais en raison des protagonistes». «Dans cette affaire, retrace-t-il, il faut être antichasse ou pro-chasse.» Peu à peu, le détective anonyme découvre pourtant un troisième groupe tout aussi véhément: «Les pro-chiens catégorisés.»
«Mes déclarations sont toujours allées dans le même sens, se débat Christophe Ellul à la barre. Différentes, peut-être, mais dans le même sens.» Il admet ne pas avoir vu les chiens de la meute mordre, pas plus que son chien Curtis. Il répète, tel un mantra: «Je n'y étais pas.» D'un coup, il s'effondre en larmes: «Elisa était parfaite, je l'adorais. Elle était comme elle était et puis, c'est tout. J'avais juste envie de la retrouver.» Face à la présidente du tribunal, il ne raconte plus avoir vu, ce jour-là, une trentaine de chiens autour du corps de sa compagne Elisa Pilarski.
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