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Affaire Elisa Pilarski: «C'est Curtis. Au jour d'aujourd'hui, je l'ai la vérité»

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24.03.2026

Affaire Elisa Pilarski: «C'est Curtis. Au jour d'aujourd'hui, je l'ai la vérité»

Élise Costa – Édité par Émile Vaizand – 24 mars 2026 à 6h55

[Épisode 3/3] À l'issue de plus de six ans de procédure, après la mort de sa compagne Elisa Pilarski en novembre 2019, Christophe Ellul comparaissait devant le tribunal correctionnel de Soissons au début du mois de mars. L'occasion pour lui de reconnaître l'implication de son chien Curtis, considéré comme dangereux.

Temps de lecture: 9 minutes

Chaque matin, Christophe Ellul se rendait seul au tribunal judiciaire de Soissons (Aisne). Le premier jour de son procès, le mardi 3 mars 2026, il s'était exclamé: «Si Curtis est coupable, tuez-le, piquez-le! Ou c'est moi qui le ferai.» La phrase avait immédiatement fait les titres des journaux. Il paraissait de bonne foi. Face à la cour, le quinquagénaire avait juré chercher la vérité: «Je veux me battre pour la mémoire d'Elisa et Enzo, qu'ils ne soient pas morts pour rien.»

La présidente du tribunal, Armelle Radiguet, lui avait alors demandé où il en était aujourd'hui. Le maître de Curtis, 51 ans, avait expliqué de ne pas avoir refait sa vie: «J'ai pris un petit studio de 37 m2. Je suis chef de site à l'hôpital d'Argenteuil [dans le Val-d'Oise, ndlr]. Je ne pense qu'au travail. Je travaille du lundi au vendredi. J'ai que mes week-ends de repos.» Il avait pris place, seul à nouveau, sur le banc de la défense. Sa sœur Sandrine n'était pas venue. Sa fille, issue d'une première union, ne lui donne plus de nouvelles depuis des années. «Je pense qu'elle n'a plus que de la haine», argue le prévenu.

Le 19 janvier 2023, la justice reconnaissait, par une ordonnance de non-lieu, que Christophe Ellul n'avait pas omis de porter secours à Elisa Pilarski dans le but de maquiller les circonstances de son décès et qu'il ne saurait être poursuivi du chef de dénonciation mensongère ayant entraîné des recherches inutiles en lien avec le Rallye La Passion, l'association de vénerie qui a pour habitude de chasser dans la forêt de Retz, où Elisa Pilarski a été retrouvée morte, le 16 novembre 2019.

Ce jour-là, il n'avait certes pas appelé les secours dès l'appel de sa compagne enceinte, âgée de 29 ans, mais il avait tout de suite pris son véhicule pour la rejoindre. De la même façon, ramasser la muselière, le sac à main et les clés de voiture d'Elisa n'était pas un geste de nature à «modifier une scène de crime ou de délit». Il n'avait pas déplacé le corps et les témoignages attestent de son état de «profond bouleversement» à ce moment-là.

Pour ce qui est de la dénonciation mensongère, Christophe Ellul avait bien émis des suspicions, mais il n'avait jamais prétendu avoir vu les chiens de la meute attaquer Elisa Pilarski. En tout état de cause, conclut l'ordonnance de non-lieu, les enquêteurs se seraient tôt ou tard intéressés aux chiens de la chasse à courre, étant donné leur présence dans la forêt de Retz à l'heure des faits.

«Croisement fantaisiste visant à tromper les autorités»

Si, en ce début de mois de mars 2026, Christophe Ellul est renvoyé devant le tribunal judiciaire, c'est parce qu'on lui reproche d'être le propriétaire d'un chien dangereux. Cela ne change pas grand-chose, aux yeux de la loi, mais la justice aimerait que Christophe Ellul l'admette. Deux jours durant, il s'y refuse.

Pour ce qui est de la propriété du chien, Christophe Ellul élude. Curtis –acheté avec un autre chiot de la même portée, Drago– aurait été mis à son nom simplement parce que son ex-femme, Aurélie, avait trop de chiens au sien. Il n'a pas vérifié que ses chiens étaient bien déclarés auprès de l'I-CAD, le fichier national d'identification des animaux carnivores domestiques (chiens, chats et furets). «Moi, je ne suis pas trop avec les papiers. C'était elle qui s'en occupait. Elle faisait tout», indique-t-il à propos de son ex-femme. Christophe ne parlant pas anglais, c'est également Aurélie qui était en relation avec l'éleveuse aux Pays-Bas.

Dessin d'audience lors du procès de Christophe Ellul (au centre), le 3 mars 2026, au tribunal judiciaire de Soissons (Aisne). Jugé pour l'homicide involontaire de sa compagne, tuée par son chien Curtis en novembre 2019, le prévenu répond aux questions de maître Xavier Terquem-Adoue (à gauche), avocat de la famille d'Elisa Pilarski. | Zziigg / Hans Lucas / AFP

C'est sur la race du chien que les choses se compliquent. Aux enquêteurs, Christophe Ellul a précisé que Curtis était un «croisé whippet x griffon», puis un «whippet x Patterdale Terrier» ou encore un «Greyhound Terrier x whippet». Le passeport et l'acte de vente remis par l'éleveuse mentionnent «whippet x Patterdale Terrier». Dans son rapport, l'expert vétérinaire mandaté par la justice relève: «Même si la génétique a des mystères, on imagine mal le croisement d'un chien de 8 kilos avec un congénère de 12 kilos donner un individu de plus de 20 kilos, comme Curtis aujourd'hui.»

Il note également avoir trouvé la fiche de Curtis sur un livre généalogique d'American Pitbull Terrier partagé en ligne. Sa photo a été enlevée après le drame. De la même façon, dès ses 7 mois, Curtis a participé en Belgique à des concours de l'American Dog Breeders Association («Association américaine des éleveurs de chiens», ABDA), réservés à des pitbulls. En conclusion, l'expert parle d'un «croisement fantaisiste visant à tromper les autorités», afin de faire venir illégalement Curtis sur le territoire français, où les pitbulls, classés en catégorie 1, sont interdits.

«C'est ça qu'Elisa Pilarski a vécu, c'est atroce»

À la barre, Christophe Ellul parle des «doutes» qu'il a eus quant à l'origine de son chien. Tout ce dont il se souvient, c'est qu'il cherchait des chiens plus performants que ses deux American Staff Terrier, Lady et Chivas, pour les compétitions. On lui avait conseillé une éleveuse aux Pays-Bas. Très vite, il ajoute: «Mais un pitbull, c'est pas plus lourd? Ça n'a pas une plus grande tête?»

Le dossier montre autre chose. La procureure Laureydane Ortuno se lève et lit une discussion entre Christophe Ellul et sa fille, à qui il écrit: «Tu as plein de pitbulls en France», puis «les gens ont des pitbulls avec des papiers de Staff, sinon tu aurais pas de pitbull en France». Le papier à la main, la procureure regarde le prévenu: «Donc vous connaissiez très bien la procédure, monsieur.»

Benoît Blanc, le détective et blogueur anonyme, se souvient avoir retracé tout l'arbre généalogique de Curtis et Drago. Né aux Pays-Bas le 23 octobre 2017 de Wyatt Vin Diesel (père) et Hitam Black Bitch (mère), le chiot au pelage noir portait d'abord le nom de Dark Midnight –«Minuit sombre» en français– avant d'être rebaptisé Curtis à ses 3 mois, en référence au rappeur américain 50 Cent (Curtis Jackson).

Un soir, Benoît Blanc est tombé sur une vidéo du grand-père maternel de Curtis, Boogie Boy, participant à un combat de chiens. Les images, violentes, lui restent gravées en mémoire. «J'en ai pleuré, nous confie-t-il. Je me suis dit: “C'est ça qu'Elisa Pilarski a vécu, c'est atroce.”»

«Je ne suis pas passionné de chiens, je suis passionné de sport canin»

Devant la juge d'instruction, Christophe Ellul avait glissé: «Je ne suis pas passionné de chiens. Je suis passionné de sport canin.» Face à la cour, il cite les exercices d'entraînement: le high jump (saut en hauteur), le weight pulling (traction de poids), le wall climb (escalade de mur), le trackmill (course d'endurance), la course sur 25 kilomètres.

Devant les enquêteurs, Aurélie, son ex-compagne, confirme que Christophe Ellul entraînait quasi quotidiennement ses chiens. La gendarme qui a rencontré Christophe Ellul, sa sœur Sandrine et Curtis deux jours après les faits se rappelle également que Christophe Ellul lui a parlé «fièrement» de saut en longueur, en hauteur et de mordant pour des compétitions «à l'international, parce qu'en France, c'est interdit».

À la barre, Christophe Ellul nie avoir entraîné son chien au mordant d'attaque: «En animalerie, vous trouvez plein de jouets que vous pouvez mettre en hauteur et… Je ne sais pas si, en France, c'est interdit de faire jouer son chien comme ça.» La procureure Laureydane Ortuno prend une inspiration. «Le pitbull est interdit, pas parce que c'est un chien méchant, mais parce que ses caractéristiques physiques font que si ça dérape, c'est un drame. Vous n'avez pas joué avec une peluche, avec un bichon frisé, monsieur.»

«Vous avez importé une arme et l'avez chambrée»

Le rapport de l'expert vétérinaire rendu un an après les faits était accablant. Pour analyser le comportement de Curtis, il avait fabriqué un leurre suspendu à un plafond grillagé. Sur l'estrade de la cour, la présidente du tribunal allume son ordinateur. Les assesseurs, la procureure de la République, les avocats et Christophe Ellul se penchent au-dessus de l'écran, répliquant La Cène de Léonard de Vinci.

Les images montrent Curtis s'accrochant au leurre par la seule force de sa mâchoire. Des enceintes de l'ordinateur sort le «couic-couic» d'un jouet en plastique. Malgré les tentatives pour détourner son attention, le chien ne lâche pas. Au contraire, il réajuste sa prise. Le chien «ne connaît aucun signal d'arrêt, mis à part l'épuisement ou l'usage de la force», écrira l'expert. Il conclut: «Ce chien a subi un dressage au mordant mal conduit. Ce type de dressage relève d'une forme de maltraitance animale.»

«Vous avez importé une arme et l'avez chambrée», fait remarquer la procureure de la République Laureydane Ortuno au prévenu.

«Elisa se posait des questions sur la façon dont Christophe s'occupait des chiens»

Aux enquêteurs, Aurélie, l'ex-compagne de Christophe Ellul, indique que ce dernier laisse ses chiens «très souvent» en cage, dans la buanderie et la chaufferie de la maison. Elle avait pris des photos, pour les leur montrer. L'expert vétérinaire notait précisément le caractère «explosif» du chien après avoir passé du temps enfermé.

Au téléphone, quand il échange avec nous, Benoît Blanc s'interroge: «Comment Elisa pouvait tolérer de voir ces chiens en cage? Pourquoi va-t-elle à Saint-Pierre-Aigle?» À la barre, Nathalie, la mère d'Elisa Pilarski, glisse: «Quand Elisa était un peu en froid avec Christophe, elle se posait des questions sur la façon dont il s'occupait des chiens tout en étant au travail…»

L'autopsie d'Elisa Pilarski faisait état d'au moins cinquante-six plaies. Il avait fallu prendre les mesures de la gueule de chaque chien, ceux de la meute et ceux de Christophe Ellul, à l'aide d'un vernier et d'un mètre ruban. Puis réaliser des photographies. Les chiens de la vénerie s'étaient laissé faire, ils étaient tranquilles. Curtis avait été placé sous anesthésie générale. Seules les empreintes dentaires de Curtis correspondaient aux plaies retrouvées sur le corps d'Elisa Pilarski.

«Est-ce que vous pouvez concevoir, au moins, que Curtis l'ait fait?»

Au deuxième jour de son procès, mercredi 4 mars 2026, les traits de Christophe Ellul sont tirés. La veille, la procureure avait pris soin de préciser: «C'est horrible ce qui vous est arrivé monsieur, il faut le dire.»

«Vous êtes prisonnier de quoi?, lui demande soudain Me Guillaume Demarcq, l'avocat du Rallye La Passion. On vous met les preuves sous le nez, on vous rappelle que vous n'avez jamais voulu ce qui s'est passé… Expliquez-nous.» — «Ce qui m'a poussé à avoir des doutes, c'est qu'il n'avait jamais eu ce comportement, et la présence de la chasse à courre, et…», répond Christophe Ellul.— «Est-ce que vous pouvez concevoir, au moins, que Curtis l'ait fait?», questionne Me Demarcq.— «Ben là, avec les mensurations qu'a lu madame la présidente, je… Elle m'a montré la preuve qu'il est coupable… C'est Curtis. Au jour d'aujourd'hui, je l'ai la vérité.»Christophe Ellul retient un sanglot et assure: «Quand on disait “lâche” le boudin, il le lâchait…»

Quand il se rassied, Christophe Ellul fond en larmes. La présidente du tribunal suspend l'audience quelques minutes. Après ça, Christophe Ellul s'arrêtera rarement de pleurer. «Vos vies continueront. Le moment judiciaire passera, mais vos vies continueront», avait anticipé la présidente Armelle Radiguet au cours du procès.

«On n'aurait pas dû garder ce chien si longtemps»

À la fin de son réquisitoire, prononcé le jeudi 5 mars, la procureure Laureydane Ortuno annonce: «La peine, dans ce genre de dossier, est tellement complexe.» Elle requiert à l'encontre de Christophe Ellul une peine de quatre ans d'emprisonnement, assortie d'un sursis simple.

À propos de Curtis, elle ajoute: «Les conditions dans lesquelles vit Curtis aujourd'hui sont inacceptables.» Placé dans un chenil en Haute-Garonne et nourri par une trappe, le chien a très peu de contact et pas d'affection. Tout objet laissé dans sa cage est détruit. «C'est un chien dangereux et imprévisible, note la procureure. Et probablement encore plus aujourd'hui…» Une ombre de malaise se dessine sur son visage. Un instant, elle se tourne vers la présidente et lâche: «Je ne vois pas comment requérir autre chose que son euthanasie… On n'aurait pas dû garder ce chien si longtemps.»

Au terme d'un procès, il est de coutume de laisser les derniers mots au prévenu ou à l'accusé. «J'aimais Elisa plus que tout. Et aujourd'hui, elle me manque. Si j'avais su qu'elle pouvait avoir un risque ou… J'aurais pris les dispositions nécessaires», déclare alors Christophe Ellul. Dans la nuit hivernale, chacun rentre chez soi, sans heurt ni fracas.

Le jugement a été mis en délibéré. Il sera rendu le jeudi 11 juin 2026.

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