Guerres : le tragique de l’histoire est-il de retour ? Les leçons de quatre grands intellectuels
Le tragique a toujours mauvaise presse. Il sent la fatalité, le sang, les ruines, les civilisations qui se croyaient protégées et découvrent, trop tard, qu’elles ne l’étaient pas. On lui a préféré d’autres mots : gouvernance, interdépendance, stabilité, ordre international. Ils avaient la douceur des périodes qui se croient durables. L’actualité iranienne, elle, parle une autre langue : celle des frappes, des ripostes, des détroits menacés, des institutions prises de vitesse.
Le mot de « retour » vient alors spontanément. Mais encore faut-il s’entendre. Pour Christian Godin, philosophe, auteur de L’Histoire en phase terminale (PUF, 2025), le tragique ne reparaît pas : il demeure, insiste-t-il auprès de Marianne. « L’histoire a toujours été tragique car l’humanité, qui est un ensemble physique, n’a jamais constitué et ne constituera jamais un ensemble culturel, social et politique, malgré les mondialisations, et même à cause d’elles. La population humaine ne fait pas peuple. Elle n’est pas seulement traversée par des différences, mais aussi par des différends. » Nicolas Piqué, philosophe, maître de conférences à l'université de Grenoble-Alpes, spécialiste de la philosophie de l'histoire, invite, lui aussi, à se méfier de la formule : « Il me semble abusif de parler de "retour", qui présupposerait une disparition. » La paix européenne d’après 1945, l’illusion d’une mondialisation pacificatrice, puis l’euphorie des années 1990 ont pu nous donner l’impression d’une suspension. Elles n’ont jamais aboli le fond conflictuel de l’histoire.
Quand le Progrès vacille
C’est peut-être Friedrich Hegel qui l’a dit avec le plus de brutalité. Dans ses Leçons sur la philosophie de l’histoire (1837), il compare l’histoire universelle à un « abattoir » où sont sacrifiés « le bonheur des peuples », « la sagesse des États » et « la vertu des individus ». La formule choque, et elle doit choquer. Mais elle a le mérite de rappeler une vérité que les périodes confortables refoulent :........
