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Guerres : le tragique de l’histoire est-il de retour ? Les leçons de quatre grands intellectuels

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24.03.2026

Le tragique a toujours mauvaise presse. Il sent la fatalité, le sang, les ruines, les civilisations qui se croyaient protégées et découvrent, trop tard, qu’elles ne l’étaient pas. On lui a préféré d’autres mots : gouvernance, interdépendance, stabilité, ordre international. Ils avaient la douceur des périodes qui se croient durables. L’actualité iranienne, elle, parle une autre langue : celle des frappes, des ripostes, des détroits menacés, des institutions prises de vitesse.

Le mot de « retour » vient alors spontanément. Mais encore faut-il s’entendre. Pour Christian Godin, philosophe, auteur de L’Histoire en phase terminale (PUF, 2025), le tragique ne reparaît pas : il demeure, insiste-t-il auprès de Marianne. « L’histoire a toujours été tragique car l’humanité, qui est un ensemble physique, n’a jamais constitué et ne constituera jamais un ensemble culturel, social et politique, malgré les mondialisations, et même à cause d’elles. La population humaine ne fait pas peuple. Elle n’est pas seulement traversée par des différences, mais aussi par des différends. » Nicolas Piqué, philosophe, maître de conférences à l'université de Grenoble-Alpes, spécialiste de la philosophie de l'histoire, invite, lui aussi, à se méfier de la formule : « Il me semble abusif de parler de "retour", qui présupposerait une disparition. » La paix européenne d’après 1945, l’illusion d’une mondialisation pacificatrice, puis l’euphorie des années 1990 ont pu nous donner l’impression d’une suspension. Elles n’ont jamais aboli le fond conflictuel de l’histoire.

Quand le Progrès vacille

C’est peut-être Friedrich Hegel qui l’a dit avec le plus de brutalité. Dans ses Leçons sur la philosophie de l’histoire (1837), il compare l’histoire universelle à un « abattoir » où sont sacrifiés « le bonheur des peuples », « la sagesse des États » et « la vertu des individus ». La formule choque, et elle doit choquer. Mais elle a le mérite de rappeler une vérité que les périodes confortables refoulent : l’histoire ne se déploie pas dans l’innocence. Elle avance par passions, par rivalités, par ambitions, par affrontements, ce que Hegel appelle la « ruse de la raison », laquelle ne supprime pas le carnage, mais l’intègre à un processus plus vaste. C’est toute l’ambiguïté de sa grandeur : penser le sens sans nier les victimes.

Walter Benjamin, un siècle plus tard, prend presque le problème à rebours. Là où Hegel sauve encore l’histoire par la raison, lui refuse la consolation des philosophies progressistes. Son concept d’« ange de l’histoire » ne contemple pas une marche de l’humanité ascendante vers le progrès, mais « une seule catastrophe » qui accumule les ruines. La guerre actuelle au Moyen-Orient, ses fumées noires au-dessus de Téhéran, ses morts civils, ses fronts qui s’étendent jusqu’à Bagdad et Beyrouth, donne à cette intuition une force presque douloureuse. Ce que nous appelons souvent « actualité » n’est peut-être qu’une manière, plus rapide, plus technologique, de produire des décombres.

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C’est ici que l’idée de progrès vacille. Non pas le progrès technique, militaire, logistique (jamais les armées n’ont autant vu, ciblé, détruit à distance) mais le progrès historique, celui qui promettait un monde plus rationnel parce que plus connecté, plus organisé, plus normé. Nicolas Piqué le rappelle à Marianne très justement : « Le progrès ne peut être une catégorie globale ; il y a des champs où le progrès est manifeste (quand on a un moyen sûr de quantifier et mesurer un progrès, en science, en technique par exemple), d’autres où il nous manque un critère de comparaison (y a-t-il progrès de telle religion à telle autre, de la religion à l’athéisme ; quid du domaine artistique ou culturel). » Autrement dit : nous confondons trop souvent la sophistication des moyens avec l’élévation des fins.

Lucidité sous contrainte

Le plus actuel de tous ces penseurs du tragique de l’Histoire, pourtant, reste peut-être Raymond Aron. On le réduit volontiers à une formule (à l’endroit du jeune Valéry Giscard d’Estaing : « Il ne sait pas que l’Histoire est tragique ») comme si elle dispensait de le lire. Mais chez Aron, le tragique n’est ni une pose sombre ni un goût de la défaite. Il naît d’une idée simple et terrible : les hommes agissent dans un monde sans arbitre final, sans synthèse garantie, sans tribunal de l’Histoire qui viendrait récompenser les justes. Dès 1938, il écrivait que « l’existence humaine est dialectique, c’est-à-dire dramatique », parce qu’elle agit dans un monde incohérent, avec une science fragmentaire et sans certitude dernière. Aron est moins le prophète du malheur que le penseur de la lucidité sous contrainte.

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Cette lucidité, la guerre actuelle la rend presque tangible. Le président américain entretient l’incertitude sur la situation, multipliant les déclarations floues sur l’état de sa direction ; l’Iran assure que tout canal diplomatique avec l’émissaire américain s’est interrompu avant le déclenchement des frappes ; l’Allemagne, elle, répète qu’elle ne participera pas à cette guerre faute de mandat de l’ONU, de l’Union européenne ou de l’Otan. Le brouillard stratégique est total, mais une chose apparaît avec netteté : les institutions nées après 1945 ne sont plus le cadre stable que l’on croyait. Elles subsistent, protestent, encadrent à la marge. Mais elles ne préviennent plus, à elles seules, l’irruption de la force. Christian Godin le formule ainsi : « La double récusation de la démocratie et des institutions internationales mises en place après 1945 constitue une inflexion historique qui aggrave le caractère tragique de l’histoire présente. »

Reste Albert Camus, et il n’est pas le moins nécessaire. La réédition, en novembre 2024, d’Actuelles IV. Face au tragique de l’histoire rappelle qu’il fut sans doute le plus obstiné à tenir ensemble deux exigences que notre époque sépare trop facilement : reconnaître la violence du monde, sans jamais en faire une excuse. Chez lui, l’histoire est tragique, oui, mais ce tragique n’autorise ni le meurtre justifié par l’avenir, ni la résignation satisfaite. Albert Camus ne croit ni à l’innocence des peuples, ni à la sainteté des causes, ni au salut par la terreur. Il sait que l’histoire broie. Il exige seulement qu’on n’ajoute pas au broyage le mensonge de la justification. La grandeur de sa pensée tient là : dans le refus de transformer la catastrophe en alibi.

C’est pourquoi parler du tragique aujourd’hui n’a rien d’un dandysme noir. Ce n’est pas goûter la catastrophe. C’est, au contraire, renoncer à une infantilisation du regard. Nous avons trop longtemps laissé croire que l’histoire allait dans le bon sens parce qu’elle avançait, que le commerce adoucissait les mœurs, que les institutions finissaient toujours par domestiquer les passions. La guerre actuelle rappelle qu’aucun de ces mécanismes n’est automatique. Les équilibres sont locaux, temporaires, réversibles. Les progrès existent. Ils ne s’additionnent pas en une rédemption générale.

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Faut-il, pour autant, céder au désespoir ? Ce serait encore une facilité. Christian Godin rappelle cette vieille maxime, qu’il cite à sa manière : « Antonio Gramsci parlait du pessimisme de l’intelligence et de l’optimisme de la volonté. Quand bien même nous serions astreints, par honnêteté intellectuelle, à reconnaître le caractère tragique, et même catastrophique, de l’histoire, nous devrions faire comme si celui-ci pouvait être surmonté, car c’est notre seule chance qu’il le soit. » C’est sans doute la seule position tenable. Regarder le monde sans fard. Ne pas confondre progrès partiel et salut général. Refuser les narcotiques du progrès. Et, malgré tout, agir encore.


© Marianne