Eva Illouz : "Les technologies ont un effet de désocialisation"
Nos émotions nous appartiennent-elles encore ou sont-elles devenues des marchandises comme les autres, destinées à générer de l'argent ? Depuis une vingtaine d'années, l'engagement émotionnel et l'un des principaux carburants des réseaux sociaux, gagnant ainsi en valeur financière, comme le souligne la sociologue Eva Illouz.
Marianne : En quoi les nouvelles technologies marchandisent-elles nos émotions ?
Eva Illouz : C’est un processus que j’avais analysé, dans une configuration historique différente, dans Les Marchandises émotionnelles (Premier Parallèle, 2019). J’y montrais qu’après la Seconde Guerre mondiale, les émotions avaient commencé à être converties en marchandises dans le sens où on produit délibérément des expériences sensorielles accompagnées d’émotions. Diverses industries du loisir se saisissent de ce principe.
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Pensez aux compilations musicales avec les noms de « Chansons pour ceux qui ressentent trop » ou « Chansons émotionnelles pour explorer la douceur des sentiments humains ». Il y a une différence entre consommer un compositeur spécifique et des compilations qui additionnent des musiques d’auteurs différents en raison de leur effectivité émotionnelle. Pensez à Spotify. Par son infrastructure technologique, cette plateforme permet aux utilisateurs de classer les musiques en fonction d’émotions. C’est un mode d’appropriation culturelle différent de celui qui fait attention aux aspects plus formels, mélodie, rythme ou innovation. Spotify pousse cette logique jusqu’au bout en laissant l’utilisateur classifier ses musiques en fonction de ses états d’âme.
En faisant cela, manipulent-elles nos émotions ?
Oui, c’est même là leur visée. Mais avec cette........
