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Arrestation du Prince Andrew : "L’utopie du pouvoir et du plaisir s’effondre sur elle-même"

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26.02.2026

Outre-manche la crise n’en finit plus. À peine dix jours après que le gouvernement du premier ministre Keir Starmer a failli tomber à la suite de plusieurs démissions, c’est la famille royale qui est au cœur de l’orage. Hier, le jour de ses soixante-six ans, Andrew Mountbatten-Windsor, le frère du roi Charles III, a été arrêté pour soupçons de « faute dans l’exercice de fonctions officielles ». Le même jour la police a perquisitionné deux résidences occupées par celui qui était connu sous le nom de Prince Andrew Duc d’York, le deuxième fils de la reine Elizabeth II.

Après une journée de garde à vue, l’ex-prince est relâché dans l’attente des suites de l’enquête, mais le fait d’être la première arrestation d’un membre de la famille royale depuis le XVIIe siècle laisse penser que le dossier contre Andrew est lourd. Déjà sérieusement ébranlé par le volet sexuel de l’affaire Epstein, le voilà soupçonné d’avoir transmis des informations potentiellement confidentielles au financier et pédocriminel américain, notamment des rapports de déplacements en Asie effectués entre 2001 et 2011 lorsqu’Andrew était envoyé spécial du Royaume-Uni pour le commerce extérieur.

Ces deux scandales qui secouent le Royaume-Uni sont liés non seulement à l’affaire Epstein mais plus concrètement au personnage de Peter Mandelson qui – tout comme Andrew – a entretenu des relations amicales avec Jeffrey Epstein bien au-delà de la première conviction de celui-ci pour abus de mineures en 2008. C’est la décision de nommer Mandelson au poste d’ambassadeur britannique à Washington, alors que ses liens avec Epstein étaient bien connus, qui a plongé le gouvernement de Starmer dans sa pire crise, provoquant la démission de deux proches du premier ministre dont l’autorité politique est désormais en miettes.

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Vingt ans auparavant, ce même Mandelson avait milité pour qu’Andrew devienne envoyé spécial pour le commerce. À l’époque, Mandelson était démissionnaire du gouvernement de Tony Blair pour la deuxième fois pour trafic d’influence, mais celui que l’on surnommait le « Prince des Ténèbres » continuait ses machinations. L’un des architectes du New Labour, Mandelson a toujours fait partie de la garde rapprochée autour de Blair. Au sein de l’équipe dirigeante, son rôle était de tisser des liens avec les personnes fortunées et influentes dans les médias anglo-saxons et au sein des multinationales, avant tout la finance internationale à Wall Street et dans la City de Londres. Il est donc peu surprenant que le projet politique du New Labour consistât à promouvoir un « capitalisme à visage humain ». D’où la phrase célèbre de Mandelson qui résume le crédo du New Labour : « Nous sommes parfaitement indifférents à l’idée que des gens s’enrichissent indûment, du moment qu'ils paient leurs impôts. »

Or, en politique moderne comme dans les mythes de l’Antiquité, l’hubris précède la chute. Mandelson était à ce point fasciné par l’argent et la notoriété d’Epstein, ses associés et ses amis qu’il a fermé les yeux sur leurs pratiques et leurs fréquentations de mineures. Tout comme Andrew, il est visé par l’ouverture d’une enquête policière, le soupçonnant d’avoir partagé nombre d’informations confidentielles avec Epstein, quand il était ministre du gouvernement Brown. Tous les deux nient quelque responsabilité judiciaire que ce soit. Mais, aux yeux des Britanniques, ils sont coupables sur le plan de l’éthique publique, ayant manqué à leur devoir de protéger leur pays contre la corruption. Leur hubris a été de se croire au-dessus de la loi, jouissant de l’immunité et de l’impunité.

Réformer la monarchie ?

En ce qui concerne Andrew, c’est le roi Charles lui-même qui dans un rare communiqué signé de son nom a affirmé jeudi que « la justice doit suivre son cours ». Cette prise de position est d’autant plus remarquable que la nomination d’Andrew au poste d’envoyé spécial pour le commerce par Blair s’était faite non seulement sous la pression de Mandelson mais aussi contre l’avis exprès du frère aîné d’Andrew, alors le prince de Galles et aujourd’hui le roi d’Angleterre. Charles semblait savoir que si Andrew convoitait ce poste, ce serait justement pour jouer au golf, courir après les femmes et cultiver des amitiés avec les riches.

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Aveuglé par le pouvoir, Blair a péché par orgueil. Ce faisant, il a ignoré la mise en garde de Marx – que l’histoire se répète en deux temps, la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. Vu les actions d’Andrew et de Mandelson, force est de constater que c’est plutôt l’inverse : la première fois comme farce, la seconde fois comme tragédie.

Plus fondamentalement, Charles et son héritier William sont confrontés à un dilemme profond. D’une part, ils veulent réformer le fonctionnement de la monarchie constitutionnelle pour s’assurer qu’elle est adaptée aux réalités de l’ère moderne, moins distante du peuple, plus tangiblement en rapport avec la vie quotidienne des « sujets ». D’autre part, la famille royale, si elle veut survivre et retrouver la confiance populaire, doit éviter d’être perçue comme des célébrités ou de les fréquenter sans cesse. Les gens préfèrent toujours l’original à la copie. C’est pourquoi la monarchie doit préserver le mystère, la solennité et le sérieux de leur mission (à l'image du roi Charles) et, de ce fait, se dé-moderniser plutôt que se moderniser.

La politique progressiste d’une modernisation à outrance a amené le New Labour à promouvoir la liberté sans entraves. Epstein, ses associés et ses amis – de Bill Gates à Woody Allen en passant par Jack Lang – sont bien la preuve que l’utopie d’une liberté sans limites s’avère être dystopique.

Pour la gauche comme la droite, la vision progressiste est une impasse. La promesse d’émancipation a fini par produire une société atomisée et profondément inégalitaire. La promesse d’une croissance infinie des richesses a fini par renforcer des inégalités et le déclassement des classes ouvrières et, de plus en plus, des classes moyennes. La promesse de libération a fini par façonner des personnes dépendantes vis-à-vis de la consommation, de la dette, de la technologie ainsi que du désir du pouvoir et du plaisir.

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L’utopie d’un individu affranchi de toutes les tutelles s’effondre sur elle-même : à force de tout réduire à la pure volonté individuelle, il ne reste plus rien que la volonté de puissance, comme anticipé par Nietzsche, qui détruit la dignité de la personne et les liens de partage, laissant la place au néant. Ainsi le progressisme contemporain révèle toute sa portée nihiliste, sur le plan théorique comme sur le plan pratique du système Epstein – des réseaux d’élites pratiquant la perversion et la pédophilie.


© Marianne