Stratégie industrielle de défense du Canada: vers une souveraineté technologique et industrielle
Un texte de Simon Bernard, major-général (ret.) et président Xpertise Défense
LES IDÉES DES AFFAIRES. Le Canada entre dans une ère nouvelle avec le lancement de sa première Stratégie industrielle de défense (SID), un pivot stratégique majeur qui redéfinit les relations entre l’État et l’industrie pour asseoir une véritable autonomie stratégique, indépendance et souveraineté.
Dans un contexte mondial marqué par les tensions géopolitiques, les chaînes d’approvisionnement fragilisées et les engagements OTAN accrus, cette stratégie marque la fin d’une dépendance excessive aux importations et pose les bases d’une souveraineté technologique et industrielle.
Au cœur de ce virage: le renouvellement des relations avec l’industrie canadienne de la défense, un pilier explicite qui transforme les entreprises en partenaires stratégiques plutôt qu’en simples fournisseurs.
Un forum permanent pour un dialogue structuré
L’annonce du forum consultatif permanent sur la défense, dirigé par l’Agence d’investissement pour la défense (AID) et coprésidé par le ministre de la Défense nationale, la ministre de l’Innovation, Science et Développement économique (ISDE), et le secrétaire d’État (Approvisionnement en matière de défense), symbolise ce changement de paradigme. Ce mécanisme offrira une tribune régulière et planifiée pour discuter des besoins en approvisionnement, des innovations et des priorités capacitaires.
L’industrie gagne ainsi un accès inédit: participation aux jeux de guerre/simulation, aux exercices opérationnels et à des échanges directs avec le gouvernement et les Forces armées canadiennes (FAC).
Ceci est un changement d’approche majeur qui pourrait mener à une mobilisation nationale si on quitte la logique des retombées industrielles et technologiques (RIT) qui sont devenues des outils de redistribution régionale plutôt qu’en investissements de souveraineté.
Ce n’est plus une relation transactionnelle, mais un partenariat délibéré. Pour la première fois, les firmes canadiennes — des géants de l’aérospatial aux PME innovantes en IA et cyberdéfense pourraient avoir une voix précoce dans l’énoncé des besoins.
Cela répond à une urgence: aligner l’offre industrielle sur les ambitions de «Notre Nord, fort et libre», tout en anticipant les 180G$ d’acquisitions prévues d’ici 2035. L’autonomie stratégique passe par cette cohésion: une industrie qui connaît les besoins des FAC peut investir avec confiance, scaler ses capacités et retenir la propriété intellectuelle au pays.
Accélération des processus sécuritaires: la réactivité est la clé
Parallèlement, le gouvernement s’engage à accélérer considérablement les processus d’attestation de sécurité pour l’industrie et à établir un processus d’accréditation clair et normalisé pour les installations sécurisées.
Ces mesures, pilotées par Services publics et Approvisionnement Canada (SPAC), éliminent les goulets d’étranglement bureaucratiques qui freinaient jusqu’ici la compétitivité canadienne.
Une usine ou un labo innovant ne sera plus paralysé des mois par des délais administratifs ; il pourra pivoter rapidement vers les priorités souveraines.
Cet accent sur la sécurité n’est pas anodin: il protège les technologies critiques contre l’espionnage et les fuites de propriété intellectuelle (PI), tout en habilitant l’industrie à intégrer les chaînes d’approvisionnement alliées (UE, OTAN, AUKUS et partenaires clés en Indopacifique).
Pour des acteurs comme ceux du Québec — forts en simulation, aérospatial, dronautique, IA, quantique, maintien en capacité opérationnelle (MCO) et technologies duales, c’est un levier direct pour capter les opportunités du cadre «Construire-Collaborer-Acheter» et viser sa juste part de contrats nationaux annoncés.
Un accompagnement concret
Enfin, le soutien opérationnel est massif: service de guide-conseil, journées de l’industrie périodiques entre MDN, FAC, AID et ISDE, répertoire mis à jour des approvisionnements prévus pour une visibilité précoce, et guichet unique pour orienter les entreprises. À cela s’ajoute un service spécialisé d’ISDE pour les technologies de défense et à double usage, aidant les PME à décoder les processus et à se positionner.
Ces outils démocratisent l’accès au marché de la défense. Une start-up en drones ou en quantique n’aura plus à tâtonner dans la bureaucratie ; elle sera guidée vers les bons interlocuteurs, des opportunités de prototypage (via BOREALIS) aux subventions pour scaling. C’est un accélérateur d’indépendance: en fluidifiant l’entrée, le Canada multiplie ses champions nationaux, pourrait créer 125 000 emplois et augmenter les exportations de 50%.
Des objectifs ambitieux qui exigeront la prise de risque calculé et une délégation d’autorités financières vers l’Agence d’investissement en Défense (AID) qui sera soumis à un projet de loi au printemps. On devra déléguer les autorités financières à cette agence pour contourner la bureaucratie étouffante pour gagner en vitesse et agilité.
Vers une souveraineté retrouvée: implications et perspectives
Ce renouvellement n’est pas cosmétique ; il ancre l’industrie dans la résilience nationale. Face à un Arctique militarisé et des chaînes mondiales vulnérables, le Canada opte pour l’autonomie stratégique: produire chez soi les capacités essentielles (munitions, navires, aéronefs, drones, cyber, IA et quantique), innover en capacités duales et sécuriser les minéraux critiques.
Les vétérans reconvertis, les hubs régionaux (provinces et territoires), les Inuit et les Premières Nations deviennent des atouts dans cette vision inclusive.
Pour les décideurs et entrepreneurs, le message est clair : la SID est un appel à l’action. Les firmes qui s’alignent dès 2026 – grâce au forum, les accréditations accélérées et les guides-conseils – capteront la rampe de lancement des 6,6G$ initiaux.
Ce virage historique n’est pas seulement industriel ; il redéfinit la souveraineté canadienne comme une force proactive, unie et innovante, prête à défendre ses frontières Ad Mari Usque Ad Mare, ainsi que son Nord et son Arctique, fort et libre.
