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Le type d’entrepreneurs que personne n’avait vu venir

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01.04.2026

Un texte de Florence Morin-Laurin, présidente, FML Consultation

LES IDÉES DES AFFAIRES. «J’ai été surpris de constater le nombre d’entreprises générant environ 50M$ de revenus avec des produits simples. Et je me suis demandé, comment se fait-il que je ne les connaisse pas?»

Quand j’ai entendu cela, j’ai compris pourquoi il était surpris. Comment cacher une entreprise de 50M$ de revenus à notre époque? Je m’attendrais à ce qu’une génération entière de podcasteurs frappe à leur porte pour prendre un selfie, les interrompe dans la rue pour connaître leurs secrets, montre l’intérieur de leurs manoirs et Lamborghini sur Instagram, ou apparaisse même à la télévision.

Je n’étais pas surprise, ou du moins plus maintenant. C’est lorsque j’ai été directrice générale intérimaire d’une entreprise en transformation alimentaire que j’ai découvert les millions générés dans l’alimentation et l’industrie manufacturière, des secteurs que la plupart des départements d’affaires ignorent ou considèrent comme «peu glamour» comparés aux start-ups technologiques.

En fait, si vous passez beaucoup de temps à lire la presse économique, vous pourriez croire que l’entrepreneuriat au Canada se limite aux start-ups technologiques faisant partie d’incubateurs ou d’écosystèmes de capital de risque. Les titres mettent l’accent sur les levées de fonds et les valorisations de licornes, des personnes créant de la valeur à partir de rien en quelques mois. Chaque entreprise suit la mode du moment, soit chaîne de blocs, crypto, NFT et, en 2026, intelligence artificielle. Pendant ce temps, la société solaire de 20M$ passe inaperçue, à l’exception d’une mascotte gonflable à l’extérieur.

Pourtant, derrière ces titres se cache un tout autre monde.

Un monde moins visible, mais beaucoup plus vaste, composé d’entreprises qui n’ont jamais levé de capital de risque, mais qui génèrent néanmoins des dizaines de millions de dollars en revenus, année après année. Ces entreprises ne font pas les manchettes, mais elles paient des salaires, financent des investissements et soutiennent des chaînes d’approvisionnement entières.

À travers le Canada et le Québec, il existe une autre couche d’entrepreneuriat, qui précède la transformation numérique de la société.

«Entreprises ennuyeuses»

Ce sont des entreprises bâties lentement au fil des décennies, et non en quelques mois. Elles vendent des produits, fabriquent des composants, offrent des services, ou opèrent dans des secteurs qui apparaissent rarement en couverture des magazines. Plomberie, meubles, emballage, alimentation, il y a encore un téléphone à fil, et le propriétaire se rend chaque jour à son bureau. Ces «entreprises ennuyeuses» constituent le socle de l’économie et le plus grand employeur d’une bonne partie de la population.

Au Canada, les PME représentent environ 63,7% des emplois du secteur privé, ce qui illustre à quel point ces entreprises discrètes sont centrales dans l’économie. Autrement dit, derrière une grande partie des emplois stables que l’on retrouve dans les villes et les régions se trouvent des entreprises que la plupart des gens ne pourraient pas nommer. Elles ne dominent pas les conversations sur l’innovation, mais elles dominent la réalité économique quotidienne.

Et ça, c’est facile à manquer pour plusieurs raisons.

D’abord, l’écosystème des incubateurs et du capital de risque concentre l’attention sur les start-ups (principalement technologiques) en quête d’une croissance explosive. Ce modèle produit des histoires à succès spectaculaires, mais il ne représente qu’une petite fraction des entreprises qui font réellement tourner l’économie. Au Québec, 99,6 % des entreprises sont des PME. Les start-ups financées par capital de risque ne représentent donc qu’une fraction minuscule de l’écosystème réel.

Ensuite, les médias privilégient le spectaculaire au détriment du banal. Le fait qu’une nouvelle start-up technologique soit censée «déranger» ou innover attire beaucoup plus l’attention que l’ouverture d’un nouveau showroom par un fabricant de gazebos, même si ce dernier a de meilleures chances de survivre sur le long terme.

Enfin, beaucoup de fondateurs ne cherchent pas la lumière. Leur ambition est de bâtir des entreprises stables et durables, pas de devenir des personnalités publiques. Le site web peut être en construction depuis 2013, et il n’y a aucune activité sur les réseaux sociaux.

Mais lorsqu’on prend le pouls, on réalise qu’il y a un cœur qui bat fort sous tout ce silence. Des entreprises qui embauchent leur 82e employé, ouvrent une nouvelle succursale ou s’implantent à l’international.

Parfois, elles deviennent même des leaders mondiales dans des niches extrêmement spécifiques, comme un composant industriel, un procédé alimentaire, une technologie manufacturière, ou une propriété intellectuelle.

Des marchés entiers existent sans que le grand public n’en ait jamais entendu parler. C’est le contraste avec la start-up technologique qui fait le buzz médiatique grâce à un hall tagué, des vacances illimitées ou un barista sur appel.

Il faut un moment pour réaliser que plusieurs de ces entreprises ont atteint un niveau que beaucoup associent aux grandes entreprises.

Certaines évolueront vers des entreprises technologiques, beaucoup ne le feront pas.

Certaines lèveront des fonds ou contracteront des prêts, beaucoup se financeront grâce à leurs clients. Et de plus en plus, ces organisations atteignent une envergure considérable tout en restant remarquablement discrètes.

Peut-être que cela commence à changer.

Des programmes comme les bootcamps entrepreneuriaux offrent un rare aperçu de cette couche cachée de l’économie. Ils réunissent des propriétaires d’entreprise de différents secteurs et stades de croissance dans la même salle. Ils veulent connaître ce qu’ils ignorent et s’assurer que leur entreprise atteindra la meilleure valorisation possible le jour de la vente.

Alors, la prochaine fois que vous vous demandez à quoi ressemble un entrepreneur, regardez la signalisation de l’entreprise sur l’autoroute. Observez ce bureau simple ou cette salle d’exposition. Et demandez-vous: «Est-ce une entreprise essentielle? Et combien de millions génère-t-elle?»


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