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Le potentiel inexploité des Afro-Canadiens: ce qui bloque vraiment leur réussite

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02.03.2026

Un texte de Dieudonné Ella-Oyono, économiste et lauréat 2026 du Mois de l’histoire des Noirs

LES IDÉES DES AFFAIRES. En février, le Québec et le Canada soulignaient, comme chaque année, la contribution des personnes afrodescendantes à la société. Un moment qui rappelle à toutes et tous que le Mois de l’histoire des Noirs n’est pas seulement une commémoration, mais une invitation à bâtir l’avenir.

Malgré des avancées importantes au cours des dix dernières années, notamment grâce à la mise en place de mesures dédiées, les données montrent que les personnes issues des communautés noires ne contribuent toujours pas pleinement à la hauteur de leur potentiel.

Cette situation doit nous interpeller collectivement, non seulement pour corriger les écarts, mais surtout pour permettre à des milliers de personnes de participer pleinement à la société, et ce, selon leurs compétences et leurs aspirations.

Avant de proposer quelques pistes de réflexion et d’action, permettez-moi de rappeler quelques faits.

Une sous-représentation sur le marché du travail avec une surqualification persistante

En septembre 2025, Statistiques Canada nous apprenait que les personnes noires représentent 5,4% de la population active, soit environ 1,2 million de personnes en août 2025, mais ont un taux d’emploi plus bas (77,2% chez les 25‑54 ans) que l’ensemble de la population du même âge (82,8%) et un taux de chômage plus élevé.

En général, comparativement aux hommes noirs, les femmes noires ont un taux d’emploi plus bas, un taux de chômage plus élevé et des revenus médians inférieurs. Les femmes noires de deuxième génération constituent toutefois une exception: elles ont un taux d’emploi légèrement supérieur à celui des hommes.

La surqualification des immigrants noirs, surtout africains, et des résidents non permanents, reste marquée, ce qui constitue un gaspillage de compétences dans un marché du travail pourtant sous pression.

Les jeunes des communautés noires face à l’inégalité des chances

À l’automne 2025, le Portrait des jeunes des communautés noires de l’Observatoire des communautés noires du Québec nous révélait que les jeunes personnes noires (15‑34 ans) ont un revenu moyen et médian nettement plus bas, avec un écart d’environ 8420$ pour le revenu moyen et 7200$ pour le revenu médian. De plus, ces jeunes affichent un taux de chômage plus élevé (environ 13% contre 9%).

Les mêmes données indiquent que le pouvoir d’achat et la capacité d’épargne chez les jeunes noir·e·s sont très limités, car ils gagnent moins, ont davantage de difficulté à couvrir les dépenses courantes et consacrent plus souvent plus de 30% du revenu au loyer.

Une contribution à l’économie plus modeste, en deçà de son niveau potentiel

Selon la Banque de développement du Canada, environ 1,3% des adultes noirs au Canada sont entrepreneurs, contre 2,3% pour l’ensemble des adultes. Chez les hommes noirs, le taux atteint 1,9% (contre 3,4% chez les hommes toutes origines confondues), tandis que chez les femmes noires il est de 0,7% (contre 1,2% pour l’ensemble des femmes). Les femmes noires font partie des groupes les plus sous-représentés en entrepreneuriat.

Dans les données de Statistiques Canada, le fait que les personnes noires de troisième génération ou plus, donc bien établies au Canada, aient les résultats les plus faibles sur le marché du travail renforce l’idée que les désavantages ne s’expliquent pas seulement par l’intégration récente, la langue ou la non‑reconnaissance des diplômes, mais par des obstacles ancrés dans les structures du marché du travail et de la société.

La diversité des trajectoires (Caraïbes, Afrique, deuxième génération, troisième génération) montre que ces freins se manifestent différemment selon le statut migratoire, le genre et la génération, mais qu’ils demeurent présents même lorsque les « facteurs individuels » (diplôme, expérience, ancienneté au pays) devraient en théorie conduire à une pleine égalité sur le marché du travail.

Levier stratégique pour la résilience et la prospérité de notre économie

Les gouvernements du Québec et du Canada ont mis en place des initiatives structurantes, notamment la Loi sur l’accès à l’égalité en emploi et le Programme pour l’entrepreneuriat des communautés noires, qui soutient le financement, la formation et le mentorat.

Cependant, les données de Statistique Canada démontrent qu’au-delà des efforts individuels et malgré le respect des « conditions gagnantes » (éducation, participation au marché du travail, entrepreneuriat), la troisième génération d’Afrodescendants demeure en deçà de plusieurs indicateurs économiques. Cette réalité devrait nous alerter collectivement: le problème ne relève pas uniquement des parcours individuels, mais bien de barrières systémiques persistantes.

En entrepreneuriat par exemple, le plein potentiel reste freiné par trois obstacles majeurs: l’accès limité au financement, la faible intégration aux grands réseaux d’affaires et une difficulté à atteindre une taille critique permettant la croissance. L’accès accru aux marchés publics constitue notamment un levier central de développement, permettant aux entreprises de croître, de se stabiliser et d’accroître leur contribution à l’économie locale et nationale.

Les freins au plein potentiel économique des Afrodescendants ne constituent pas seulement une perte pour les personnes concernées: c’est un manque à gagner collectif.

Chaque talent sous-exploité, chaque entreprise qui ne parvient pas à croître, représente une occasion manquée pour l’innovation, la création de richesse et la vitalité de nos communautés.

C’est ensemble que nous devons bâtir de véritables structures de réussite, afin que le potentiel devienne performance et que l’inclusion se traduise en croissance partagée.


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