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Le Courageux des Courageuses

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03.04.2026

Depuis près de 10 ans, je suis témoin privilégiée d’un combat hors du commun. Celui des Courageuses contre Gilbert Rozon.

Témoin privilégiée parce que mon mari est l’avocat qui les a défendues, du premier au dernier jour de cette épopée judiciaire hors norme.

Il s’appelle Bruce Johnston. Il est, pour moi, le Courageux des Courageuses.

S’il a amené son cabinet au front pour défendre les Courageuses, c’est parce qu’il croit que personne ne doit être au-dessus de la loi. Surtout pas les riches et puissants de la trempe de Rozon.

Avec ses collègues Anne-Julie Asselin, Jessica Lelièvre, Marie-Laure Dufour et toute l’équipe de TJL, je les ai vus mettre leur cœur et leur rigueur au service de la justice.

Cette justice, la société la doit à toutes les victimes d’agression sexuelle. Or, le système judiciaire criminel la rend encore extrêmement difficile à obtenir, comme l’ont rappelé plusieurs expertes lors du procès civil.

Au-delà des neuf Courageuses (les formidables Guylaine Courcelles, Annick Charette, Patricia Tulasne, Danie Frenette, Anne-Marie Charette, Sophie Moreau, Mary Sicari et Martine Roy) qui ont mené la poursuite, en tout, 16 victimes sont venues à la barre.

À quelques mètres de distance de leur agresseur, elles ont dû rouvrir les plaies infligées par Gilbert Rozon.

Leur parole a été disséquée et mise en doute, parfois de manière humiliante.

Heureusement, la vérité s’est imposée.

Devant la juge Chantal Tremblay, les faits se sont alignés. Les témoignages se sont recoupés. Ce qui pouvait sembler diffus est devenu limpide : il ne s’agissait plus de cas isolés, mais d’un schéma d’agression.

La juge l’a vu. Elle l’a nommé. Elle l’a écrit.

Dans son jugement, elle rejette, une à une, les vieilles ficelles d’une défense d’un autre temps : « Toutes des menteuses », l’appât du gain, l’effet #MeToo, le charme du puissant.

Ce jugement est donc une grande victoire. Une victoire qui dépasse les Courageuses.

C’est une victoire pour toutes les femmes. Pour la justice. Pour toute la société.

Mais cette victoire est incomplète.

Malgré un jugement sans équivoque, malgré la reconnaissance d’un comportement de prédateur sexuel, l’homme multimillionnaire qu’est Gilbert Rozon pourra s’en tirer à moins d’un million de dollars et poursuivre sa vie ailleurs presque comme si de rien n’était.

La place d’un prédateur sexuel est pourtant en prison, pour rendre justice, mais aussi pour protéger la société. Bruce l’a dit avec force lors de la conférence de presse. Cela devrait être une évidence.

À la lecture d’un tel jugement, les procureurs de la Couronne devraient donc se sentir investis d’une responsabilité : celle de porter cette affaire au criminel.

Cette victoire doit être le début d’un chemin, pas son arrivée. La justice ne peut pas s’arrêter là, avec tout ce qui est su maintenant qui ne l’était pas avant. La justice doit aller jusqu’au bout.

Pour cela, il faudra encore du courage. Celui de Courageuses et de Courageux qu’on ne connaît peut-être pas encore.

Mais surtout, il faudra le courage d’une société prête à ne plus détourner le regard.


© Le Journal de Québec